mercredi 9 septembre 2015

Roman, "Kaïla" partie 7




Attrapant mon vieux grimoire de légendes lupines, je le serre fermement sous mon bras, tandis que de l'autre je jette avec force mon sac à dos par-dessus mon épaule. Ma petite sieste semble avoir ranimé des forces que je ne me connaissais pas, car je sors de là à une vitesse incroyable pour courir en haut des escaliers en doublant tout le monde. Cependant, au fur et à mesure que je passe les différents paliers, ma véritable nature refait surface et je me sens de plus en plus accablée par la fatigue. Comme si j'avais utilisé toutes mes ressources en un seul instant crucial, je me retrouve à traîner les pieds de marche en marche, incapable de me tenir fermement à la rampe. Le dernier obstacle arrive enfin, et tandis que je me crois sauvée, mon pied accroche la pierre au lieu de passer au-dessus. Trahie par mon propre corps dans un moment d'inattention, je m'étale lourdement au sol sous les rires moqueurs de trois chipies.
La douleur de l'humiliation dépassant largement celle de ma chute, je sens le rouge me monter aux joues mais décide de me relever pour faire bonne figure et entrer en classe sans trop de retard. Du coin de l'oeil je vois que mes sorcières attendent de me regarder avancer, comme pour savourer la jouissance de cet instant ; et au moment où j'inspire profondément pour passer à leur hauteur, un croche-patte me fait chuter de plus belle. Dans la surprise, je n'ai pas le temps de me rattraper et me cogne la tête contre le carrelage. Le choc de la douleur associé à la colère me font bouillir le sang, et jetant mes affaires au sol je me rue sur elles et les pousse violemment sur la paroi chargée de porte-manteaux. Leurs têtes ont cogné les crochets de ferrailles et je me sens à la fois victorieuse et inquiète de la façon dont elles se vengeront de ce geste impulsif. Les laissant dans leurs plaintes, je ramasse mes affaires et entre en classe en même temps que les retardataires. Ceux-ci ont sûrement vu l'affront que j'ai osé infliger à mes tortionnaires et je m'en réjouis intérieurement, sans oser cependant les regarder en face, tout de même honteuse de ma double chute...
- « Monsieur ! Monsieur ! Amy nous a frappées toutes les trois ! Elles nous a poussées contre les porte-manteaux dans le couloir alors qu'on n'avait rien fait ! »
Quel toupet ! Elles osent retourner la situation à leur avantage! Je suis fichue...
- « Elles mentent monsieur, on a tout vu, c'est elles qui ont commencé à faire tomber Amy dans le couloir ! »
- « C'est vrai, on les a vues ! Et même qu'Amy s'est cogné la tête en tombant, çà a fait un gros « boum » ! »
Les élèves qui rentraient en même temps que moi ont effectivement tout vu... Je pensais qu'ils se moqueraient... au moins un peu... mais non ! Ils se mettent tous à me défendre, même les garçons !
- « Alors vous trois, vous avez quelque chose à dire contre çà ? »
La sévérité de notre prof d'histoire est bien connue, mais c'est surtout quelqu'un de droit, qui ne tolère ni l'agressivité ni le mensonge. En regardant soudainement leurs pieds, mes sorcières bien que muettes avouent malgré elles leur crime.
- « Très bien, puisque c'est comme çà vous allez me suivre jusqu'au bureau du directeur ! »
S'avançant vers elles de son allure massive, ils leur fait faire demi-tour et nous donne une page de notre manuel à lire avant de disparaître avec ses prisonnières dans le couloir de la honte.
En rangeant tristement mon vieux trésor au fond de mon sac, je le remplace par un livre d'Histoire, beaucoup moins intéressant. Si je m'endors là-dessus je suis à peu près sûre de rêver de guerres et de meurtres en tous genres... Les humains semblent en être assez fiers pour se raconter leurs tristes prouesses de génération en génération...

« 21 avril 753 avant JC

Fondation légendaire de Rome

Le 21 avril de l'an 753 avant JC est une date mémorable dans l'Histoire de l'Occident. C'est ce jour-là que Rome fut fondée si l'on en croit la légende.
Des festivités commémorent encore cet événement dans la Ville éternelle tous les 21 avril.
Une légende épique
La fondation légendaire de Rome a été racontée et embellie par Virgile dans L'Enéide. D'après le poète, le héros Énée, fils du roi Anchise et de la déesse Vénus, s'est réfugié sur les bords du Tibre après la chute de Troie (voir l'Iliade d'Homère). Son fils Ascagne a fondé la ville Albe la Longue... »



Blablabla... Mon Dieu que ces livres d'Histoire sont barbants... Je survole les titres des différents paragraphes et tombe enfin sur quelque chose d'intéressant :

« La Louve

Romulus et son frère jumeau Remus sont les fils de la vestale Rhea Silvia et - prétend la jeune fille - du dieu Mars. Rhea Silvia est la fille de Numitor, roi de la légendaire ville latine d’Alba Longa (fondée par Ascagne, fils d’Enée) et dépossédé du trône par son frère Amulius. Celui-ci, craignant que ses petits-neveux ne réclament leur dû en grandissant, les fait jeter dans le Tibre en crue.
Mais l’ordre est mal exécuté, les nouveaux-nés sont abandonnés dans une fondrière du fleuve et survivent miraculeusement. Ils sont nourris par une louve et par un pivert, l’oiseau de Mars (Ovide, Fasti III), puis découverts par le berger Faustulus et sa femme Larentia (selon Tite-Live, une prostituée que les bergers surnommaient Lupa, la Louve, d’où l’histoire) qui les élèvent. Plus tard, les jumeaux, à qui est révélé le secret de leur naissance, tueront Amulius (égorgé par Remus selon certains, transpercé par l’épée de Romulus selon d’autres) et restaureront leur grand-père Numitor sur le trône d’Albe.

Les vautours

Ensemble, ils décident alors de fonder une ville et choisissent « l’endroit où ils avaient été abandonnés et où ils avaient passé leur enfance ». Selon Tite-Live, c’est le droit de nommer la ville et donc celui de la gouverner qui serait à l’origine du conflit fratricide.
Pour se départager, les jumeaux consultent les auspices ; Romulus se place sur le Palatin, Remus sur l’Aventin. L’interprétation du présage est problématique : Remus a le premier aperçu six vautours, mais Romulus a fini par en observer douze.
L’historien rapporte deux versions de la mort de Remus (Histoire romaine, Livre I, 6). Selon la première, Remus tombe (victime d’un coup de pelle du centurion Celer) pendant la bagarre qui suit le décompte des auspices ; selon l’autre, il franchit par dérision le sillon sacré (pomœrium) que vient de tracer Romulus qui le tue sous le coup de la colère.
Une légende tardive veut que Remus n’ait pas été tué, mais simplement chassé et soit parti fonder Reims ; le nom de la ville et son rôle historique dans le sacre des rois de France ont pu lui donner naissance.

L’enlèvement des Sabines

Romulus continue la construction de sa ville, qu’il nomme Rome d’après son propre nom. Mais la Ville, lieu de refuge pour les esclaves en fuite et les hommes libres souhaitant changer d’existence, manque singulièrement de femmes. Comme les tentatives de mariage dans les « villes » avoisinantes trouvent toutes de méprisantes fins de non-recevoir, il décide de voler des femmes. Il instaure la fête de « Consualia » en l’honneur de Neptune et y convie les Sabins et les peuples de plusieurs « villes » alentour : Caenina, Crustumerium, Antemnae. Tandis que l’attention des hommes est détournée, les femmes sont enlevées par surprise... »



Mouais... Pas si intéressant que çà au final... Encore et toujours des histoires de meurtres et de viols, des conflits de pouvoir bestiaux pour se disputer des territoires. Les Humains arriveront-ils un jour à se défaire de leur condition animale pour dépasser la loi du plus fort et se serrer les coudes dans l'adversité au lieu de s'entre-tuer ? Des meurtres fratricides, des femmes prises de force, des enfants que l'on envoie à la mort de peur d'être dépassés par eux... La réalité de notre monde actuel contient toujours cette même violence latente dont on a réussit à faire un divertissement. Il n'y a qu'à voir les programmes TV, les jeux vidéos dont Adam et ses potes sont accros, ou même les rayons BD et manga de la médiathèque... Depuis tous petits on nous incite à nous marcher les uns sur les autres en classe pour avoir les meilleures notes, comme si celles-ci allaient nous conduire aux meilleures places dans la société... Les couples se disputent sans cesse, puis les parents avec leurs enfants, les frères et sœurs entre eux comme Adam et moi presque tous les jours... Je suis sûre que c'est cette même énergie qui induit tous les conflits dans le monde, et on en est tous à la fois responsables et victimes...
Si seulement il y avait une sortie à ce cercle infernal...

- « Bon, j'espère que vous avez bien lu cette leçon, car nous allons passer à un petit contrôle surprise ! »
Et merde ! Monsieur « grand costaud » est revenu avant que je n'ai eu le courage de tout lire... Une bulle de plus avant la fin de l'année...

Les deux heures d'Histoires terminées, la cloche sonne pour nous offrir un temps de répit. Cependant, je n'ose pas descendre dans la cour où je ne me sentirais pas en sécurité, et décide d'aller directement à la prochaine salle de classe, ma préférée ! Je toque timidement à la porte :
- « Bonjour Lili... »
Notre prof de dessin est jeune et très sympa, et elle insiste pour que nous l'appelions par son prénom, bien que cette modalité lui soit fortement réprimandée par le reste du corps enseignant. J'aime beaucoup cette fille forte sous ses apparences légères, elle me rappelle ma grande sœur... Leïla me manque tellement depuis qu'elle est à la fac ! Lili m'adresse un grand sourire et m'invite à entrer, elle a la délicatesse de ne pas me demander pourquoi je suis déjà là alors que la récréation vient à peine de commencer. J'aimerais pourtant me confier à elle et lui dire combien je regrette de ne pas avoir eu cette idée plus tôt; çà m'aurait évité bien des jeux de cache-cache dans la cour ou dans les couloirs, à essayer d'échapper à de fausses ingénues.
- « Puisque tu es là Amy, est-ce que tu veux commencer le dessin d'aujourd'hui ? Je pensais vous faire faire un travail d'expression libre à partir de feuilles colorées et de pastels secs... »
Elle me désigne une table couverte de grandes feuilles de papier épais, de différentes couleurs. Décidée à lui faire plaisir et aussi parce que j'adore le dessin, je choisis une feuille à l'image de mon humeur du jour et attrape une boîte de pastels, puis me tourne vers Lili avec un sourire timide pour lui demander son assentiment.
- « Du papier noir ? Très bon choix Amy, tes couleurs seront bien mises en valeurs. Que penses-tu dessiner aujourd'hui ? »
Je sais qu'elle apprécie mon coup de crayon, et son affection me donne beaucoup de confiance en moi... c'est un sentiment merveilleux, même s'il ne dure que dans l'espace-temps magique d'une heure de cours par semaine.
- « Je crois que je vais dessiner des yeux, deux grands yeux dorés qui me regardent avec force... »
- « Hum... je vois... un ange gardien en quelque sorte ? »
Son regard malicieux et son sourire me font fondre, mais en même temps me pincent le cœur... qu'est-ce que j'aimerais que Leïla soit déjà là pour me prendre dans ses bras et m'écouter lui raconter toutes mes misères... Seulement elle ne rentre pas avant dix jours, alors je respire un grand coup et attrape un crayon de papier pour commencer mon œuvre. Au bout de quelques minutes les autres élèves de ma classe font leur entrée, mais je les entend à peine, trop concentrée sur les superpositions de craie colorées qui donnent peu à peu vie à deux énormes iris. D'abord les bases foncées, puis les teintes plus claires, le noir, les ombres et les lumières... Je ne peux plus m'arrêter et mes mains continuent mon dessin en déformant les contours des yeux. Les paupières deviennent plus basses et le coin interne de l'oeil descend abruptement vers l'arrête d'un nez invisible. Bientôt des jeux d'ombres et de lumières viennent encadrer ce regard d'une matière vibrante, dansante... Je suis hypnotisée par le mouvement de mes mains sur le papier, incapable de comprendre ce qui m'arrive sans pour autant en être effrayée. Non, je me sens véritablement fascinée...
- « Ah... des yeux de loup hein ? J'aurais dû m'en douter venant de toi. »
Lili m'adresse un clin d'oeil, penchée par dessus mon épaule, et je la regarde hébétée. Son intervention a rompu la magie et mes mains ont cessé de travailler. Je me rends compte alors que mes camarades ont tous terminé et rangent déjà leurs affaires en attendant la dernière sonnerie de la journée. Je me décide à faire comme eux avant de me mettre en retard pour le bus, et range les pastels à moitié dévorés dans leur boîte avant d'attraper la bombe de fixatif pour en recouvrir mon œuvre.
- « Laisse-le là Amy, j'en prendrai soin. Tu pourras le récupérer la semaine prochaine ; en tout cas ce dessin est vraiment magnifique, tu t'es surpassée, bravo ! »
Je plonge mon regard une dernière fois dans celui que mes doigts viennent de créer, des yeux d'or brûlants entourés d'une épaisse fourrure sombre... moi qui voulait dessiner les yeux noisette de Jeff... Ce dessin me fascine et me trouble à la fois, je ne sais si je dois l'aimer ou le craindre... mon cœur s'emballe mais je ne saurais décrire les sentiments qui m'animent...
Tu parles d'un ange gardien, j'ai dessiné le regard du grand méchant loup prêt à me dévorer, oui !


Source: Hérodote.net

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