Roman, "Kaïla" partie 14



Son sourire est une belle récompense à mon initiative. Je me lève avec assurance en tenant fermement mon devoir en main, et monte sur l'estrade tandis qu'elle reste humblement debout sur le côté, prête à m'écouter avec attention.
Fière de moi, et forte de son regard, je me lance dans ma lecture, en relevant la tête çà et là pour ajouter quelques détails au moment où ils me reviennent à l'esprit. Je me sens incroyablement forte et fais vivre mon exposé de toute ma passion, faisant passer mon dessin du collier à travers les rangs. Heureuse de ma prestation, je souris à la classe tandis que mon ange fait démarrer les applaudissements et les acclamations. Tout le monde semble séduit, jusqu'à ce que des doigts se lèvent au fond de la salle.
- « Oui Jasmine ? Tu veux poser une question ? »
- « Oui mademoiselle. J'aimerais savoir pourquoi tu as fait ton exposé sur ce collier alors qu'on a visité plusieurs salles remplies d'objets en tous genres ? »
Je ne vois pas où elle veux en venir. Sa question semble trop banale pour être honnête, et je ne peux pas avouer que je n'ai rien écouté du discours de notre guide durant toute la visite...
- « J'aime beaucoup les loups et c'est pour çà que l'histoire de ce collier m'a plut. »
- « Ah çà pour les aimer... »
- « On peut sentir l'odeur de tes chiens jusqu'ici Bright ! »
- « Mesdemoiselles, un peu de respect pour votre camarade je vous prie ! »
Les fauves se sont lâché, mais heureusement nous sommes encore en terrain neutre sous le regard attentif de mon ange bienveillant...
- « D'ailleurs, puisque vous semblez vouloir prendre la parole, vous allez toutes les trois passer au tableau pour nous lire vos devoirs, chacune votre tour ! »
Mes trois critiques la testent de leurs regards provocateurs, typiques des fortes têtes.
- « Je ne vous le dirai pas deux fois. DEBOUT ! Toutes les trois ! »
La classe entière semble médusée par le ton autoritaire que n'avait jamais prit sa voix, et en particulier ses cibles qui ne perdent plus un instant à réfléchir et se lèvent d'un même bond. Emportant leurs classeurs avec elles, elles ne peuvent s'empêcher de m'en érafler discrètement l'épaule au passage.
Elles me font maintenant face et leur rancoeur est palpable à travers leurs regards noirs. Fortes de leur imagination pour les insultes et de leur talent pour l'improvisation, elles se délectent chacune leur tour d'insérer çà et là dans leurs exposés de fines menaces à mon encontre.
Leurs mots sont comme des poignards invisibles lancés droit sur moi sans que personne ne puisse maintenant prendre ma défense. Je suis la seule à comprendre le but de leurs paroles, et prétendre qu'elles m'insultent impunément me ferait passer pour une hystérique souffrant d'un syndrome de persécution, aux yeux de tout le monde.
Contenant ma souffrance et ma honte, je sens la colère monter en moi au même rythme que les nuages gris commencent à remplir le ciel au dehors. J'essaie de m'évader de cette torture en plongeant mon regard au travers des fenêtres closes, mais même le vent soufflant de plus en plus fort dans les arbres ne suffit pas à détourner mon attention.
Un dernier mot, celui de trop, me fait tourner brusquement la tête, et tandis que mes yeux brûlent de rage contre ceux de Jasmine, une violente bourrasque fait trembler toutes les fenêtres, couvrant presque le bruit de la dernière sonnerie du matin.

Comme on se réveille d'un cauchemar, toute la classe se lève et se met en marche, pressée d'aller déjeuner. Je prends le temps de me calmer tout en rangeant mes affaires, et suis à mon tour le mouvement.
Aucune menace à l'horizon, je décide de me faufiler vers la cantine dès le premier service, et en cherchant une place à l'écart où me faire discrète, je suis attrapée par la manche au passage.
- « Tim ? »
- « Assieds-toi.»
- « Oui, chef ! »
Quelle autorité il a pour son âge ! Il a planté son regard dans le mien et ne me lâche plus jusqu'à ce que je sois installée. Heureuse de ne pas manger seule pour la première fois de l'année, je me relâche et me prépare à prendre le temps de tout savourer...
Habitué à la solitude autant que moi, Tim ne me décrochera pas un mot de tout le repas. Nous respirons enfin en sortant de la salle bondée, et allons nous installer sur le rempart de sécurité pour poursuivre notre conversation de ce matin.
- « J'ai terminé la lecture du livre entre deux cours, tu veux voir ce que j'ai trouvé d'intéressant ? »
- « Non merci, je n'ai pas envie d'en savoir plus. »
- « Allez... sois sympa... »
- « Imagine que je te lise des histoires de clowns... »
- « Quelle horreur ! »
- « Eh bien pour moi c'est pareil. »
- « Ok, ok, j'arrête. De toute façon je vais aller le rendre maintenant que je l'ai terminé. »
- « Tu vas en prendre un autre ? »
- « Oui, un... »
- « Je viens avec toi ! »
- « Euh... ok. »
Quel empressement ! Qu'est-ce qu'il lui prend de vouloir m'accompagner à tout prix ? Je ne peux pas croire que çà lui manque de ne pas être enfermé là-bas...
Quand nous arrivons devant la porte lourde, Tim glisse son bras devant moi comme pour me barrer le passage, et d'un geste prudent il ouvre le pas. Après avoir scruté le lieu vide comme l'aurait fait le héros d'une série policière, il attrape ma main sans se retourner et me fait entrer.
- « On peut y aller. »
- « Pourquoi tant de précautions ? Je croyais que tu t'entendais bien avec ce gars ? C'est comment son nom déjà ? Harry ? »
- « Harry Hermano, et oui, en ce qui me concerne je ne pense pas lui donner de fil à retordre... »
- « Heu... çà veut dire quoi çà ? »
- « Que c'est avec toi qu'il a un problème. Il te déteste. »
- « Ah oui ? Carrément ? »
- « Oui. »
- « Mais je ne sais même pas ce que je lui ai fait... »
- « Je ne le sais pas non plus, mais j'aimerais autant qu'on ne s'attarde pas. Essaie de trouver rapidement ce que tu cherche, qu'on remplisse nous-même la fiche d'emprunt et qu'on sorte d'ici avant qu'il nous voit ensemble. »
Je fouille les étagères à la recherche de ce livre d'interprétation des rêves que j'espérais trouver l'autre jour, quand quelque chose tombe à mes pieds en frôlant mon visage.
D'un bon en arrière, je me retrouve collée au corps chaud de mon surveillant, qui s'empresse de remettre une distance entre nous et se baisse pour ramasser l'objet.
- « Qu'est-ce que c'est ? »
- « Interprétez vos rêves... »
- « Super, c'est exactement ce que je cherchais ! »
Il se redresse avec le livre en main, tout contre lui comme pour cacher l'objet d' un délit, et s'approche de moi pour le coller contre ma poitrine plutôt que de tendre le bras. Son regard ardent ne se détache du mien que pour s'assurer que nous sommes toujours seuls, puis lentement il me reprend la main pour me guider jusqu'au bureau d'emprunt puis vers la sortie.
- « Pourquoi tu ne voulais pas qu'il nous voit ensemble ? Tu as honte de moi ? Je peux me débrouiller sans amis tu sais ? J'ai toujours été seule jusque là... »
Le regard dans le vide pour une fois, il pousse un long et profond soupir, puis tournant ses mains vers lui, il observe avec angoisse ses paumes se refermer sur son visage.
- « Je ne sais pas pourquoi. Il y a des choses que je ne dois pas faire, mais je ne sais pas pourquoi... »
Son corps s'effondre comme sous le poids d'un fardeau trop lourd, et sa respiration se fait rauque. Il semble suffoquer.
- « Hé ne t'en fait pas, ce n'est pas grave. Ce n'est pas la peine de te prendre la tête pour çà... »
- « J'étouffe Amy ! Mon tuteur me met de plus en plus de barrières et d'interdits... surtout depuis qu'on vit seuls Laura et moi... »
- « Ton tuteur ? »
- « Harry. »
- « C'est LUI ton tuteur ? »
Heureusement que la sonnerie a retentit en même temps que ma voix stridente, ou j'aurais pu me faire peur à moi-même. Ma stupeur est à son comble, mais je dois abandonner Tim pour retourner en cours.
- « Il faut y aller Tim, çà ira ? »
- « Oui, excuse-moi »
Il se relève et m'adresse un visage toujours aussi inexpressif malgré sa crise d'angoisse, puis nous partons dans des directions opposées.

Passé les deux heures de Technologie qui m'auront au moins apprit à voir les choses sous tous les angles, à défaut de faire de moi un petit génie, je garde les bonnes habitudes prises ces derniers jours et me dirige directement vers la salle d'Histoire, où Monsieur Traversat va encore nous faire traverser les âges.
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