Roman, "Kaïla" partie 18

Arrivée à l'air libre, j'ai à peine le temps de me remplir les poumons que le clairon me rappelle à l'ordre pour suivre une fois de plus les troupes. Espérons que les cours de la matinée passent vite, et qu'ils n'achèvent pas de me désarmer.



Le cours d'éducation civique m'ayant rappelé les bases de la diplomatie, j'enchaîne sereinement avec celui d'informatique qui m'oblige à prendre sur moi pour ne pas tout casser. Je déteste les ordinateurs et ils me le rendent bien, mais ce cours est comme une leçon de méditation pour moi ; d'ailleurs, en me rappelant ma séance d'échauffement hier soir avec Jeff, je visualise les mouvements et me sens beaucoup plus détendue que d'habitude. Par la suite, je me mure dans mon silence le temps de la pause, avant d'être encouragée à sortir de ma coquille par deux heures d'anglais qui m'incitent à la communication. L'heure du déjeuner enfin arrivée je descends avec hâte dans la cours à la recherche de celui que j'espère voir m'accompagner à nouveau pour partager ensemble notre repas. A peine ai-je jeté mon sac au sol avec tous les autres, comme on dépose les armes, que j'aperçois Tim debout, de l'autre côté de l'espace bétonné, me fixant de son regard insondable. Je le rejoins joyeusement en oubliant tout ce qui m'entoure, et tout ce qui m'a contrarié ce matin; il est tellement bon de retrouver un ami qui vous attend, qu'au fond plus rien d'autre à ce moment-là n'a d'importance.
- « Salut Timmy, çà va? »
- « Bonjour. Je vais bien, merci. Et toi? »
- « Oh, plutôt pas mal maintenant que tu es là! »
- « Que veux-tu dire? »
- « Ben, juste que c'est sympa d'avoir un ami... »
- « Ami? »
- « Ben oui, on est amis maintenant, non? »
- « ... Si tu veux... »
Son regard se perd déjà à nouveau dans le vide, planant au-dessus des toits de la ville en contrebas. Quand il fait çà, je me demande toujours s'il cherche des réponses ou si son cerveau bugge par moments comme celui de grand-père avec son Alzheimer.
- «  Tim? »
- « Hmm? »
- « On va manger? J'ai une faim de loup! »
Ma blague et ma grimace aux babines retroussées ne le font pas rire, mais il me suis volontiers vers le réfectoire.



J'aime bien aller manger dès la première heure, car en général on se retrouve au milieu des lycéens, qui font leur vie sans se préoccuper de nous, ou du moins sans nous embêter comme le font les plus grands du collège. On a vite fait de passer inaperçu et de se faire écraser entre leurs corps de gigues, mais dès qu'ils nous voient ils sont plutôt sympas et nous font un peu de place, surtout certaines filles... D'ailleurs, j'aperçois la sœur de Tim devant nous et mon frère ne doit pas être loin...
- « Eh ! Mais c'est la sœur à Bright... Qu'est-ce que tu fais là moustique ? Tu vas te perdre au milieu des adultes... Mais j'peux te protéger moi si tu veux... »
- « Heu non merci, c'est... c'est gentil mais je ne suis pas seule... »
C'est le grand blond de l'autre jour, il est vraiment canon ! Tellement canon que j'en bafouille...
- « Attends, c'est lui ton pote ? »
Il désigne Tim de la tête avec un air de mépris qui lui enlève tout de suite pas mal de charme. Mon ami ne se retourne même pas en l'entendant parler dans son dos, sûrement encore perdu dans ses pensées.
- « Heu... oui... »
Merde ! Je tremble encore devant ce gars et çà commence à m'énerver !
- « Eh ben, tu traîne avec des blaireaux ? »
Quel con ! Je préfère pousser Timmy à s'enfoncer dans la foule plutôt que de répondre à cet imbécile. Laura ne fait même pas attention à nous quand nous passons devant elle et que j'entraîne son frère endormi à s'éloigner du groupe pour aller reprendre des forces en marge de la société.



La colère m'a coupé l'appétit mais j'ai attendu que mon fantôme termine calmement son assiette avant de le ramener au grand air. Je ne le connais pas depuis longtemps, et pourtant je m'inquiète vite quand il ne parle pas. J'aimerais savoir ce qu'il pense, ce qu'il ressent, parler un peu de lui, de ses souvenirs ou de ses sentiments...
- « Dis... çà va ? »
- « Très bien, oui. Pourquoi ? »
- « Ben, tu n'as pas dis un mot depuis tout à l'heure, et tu as le regard perdu dans le vide... »
Comme si le fait de le lui faire remarquer le réveillait enfin, il relève doucement la tête et tourne ses yeux noirs vers moi.
- « La semaine est bientôt terminée. »
- « Eh oui, enfin ! »
- « Demain c'est samedi... »
- « Heu... oui, bien remarqué Sherlock ! »
- « Tu veux bien venir chez moi ? J'aimerais te montrer quelque chose... »
- « Chez toi ? Demain ? »
Je meurs d'envie de découvrir son univers, et en plus çà me permettrait d'échapper à quelques heures de mon week-end en famille, mais je dois avoir l'air d'hésiter parce que Tim se montre tout d'un coup plus vif et insistant.
- « Ma sœur sera là, tu n'as rien à craindre... »
- « Oh, non... t'inquiète, je n'ai pas peur de toi ! Je serais très contente de voir ta chambre au contraire ! Mais par contre je ne sais pas du tout où tu habite ? »
- « Pas de problème, ton frère sait où c'est, et je suis sûr qu'il sera ravi de t'amener. »
Hmmm, je vois...
- « Ok, alors on fait çà ! »
Un sourire se dessine doucement sur son visage, et comme si j'avais trouvé la clé d'un monde jusque là inaccessible, Tim commence à me parler de lui et des choses qu'il aime. Finalement, il s'agit d'un garçon comme les autres, adepte des histoires d'horreur et des jeux vidéos fantasy.



Le plaisir de discuter enfin avec lui m'a fait perdre la notion du temps, et la réalité me tombe lourdement sur les épaules au moment où je réalise que la sonnerie m'envoie directement vers deux longues heures de sport en collectivité. J'adore faire du vélo dans la campagne, nager ou courir avec mes chiens dans la nature, mais s'il y a une chose dont j'ai horreur, c'est la compétition acharnée à laquelle nous obligent les heures de sport scolaire. Si on est mauvais on devient vite la risée de toute la classe, surtout quand la majorité des profs s'acharne sur nous, et si on est bon c'est peut-être encore pire, car c'est là qu'ils nous poussent presque à nous battre entre nous pour détrôner le meilleur et détenir la première place. En primaire çà allait encore, mais depuis que je suis au collège, j'ai l'impression d'être entrée dans une école d'élite militaire, où il faut sortir les griffes et montrer les dents pour ne pas rester sur le carreau.
Bref, au bout de deux heures je suis lessivée, et quand nous quittons le stade pour rentrer au collège, je prends soin de marcher en bout de file, détachée du troupeau, même si cela me doit de recevoir quelques piques de la part du prof.



Je n'ai même pas eu le temps de reprendre mon souffle, qu'il est déjà l'heure d'aller en cours de musique pour clore la semaine. Cette salle de classe à l'écart du reste du bâtiment et près d'un jardin privé arboré, est un endroit sympa, du moins tant qu'on ne se fait pas interroger.
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