KAÏLA, chap 2 partie 11

 

C'est là que le gardien nous remet à chacun un badge « visiteur », qui nous permet de traverser un portail à déclenchement informatique. Un à un, nous faisons tourner les pales de métal comme si nous entrions dans un site hautement confidentiel. On se croirait dans un film d'espionnage, ce qui ne manque pas de ravir la majorité d'entre nous. Quand je passe, la dernière, tout le groupe se met en marche d'un pas joyeux, vers un vestiaire où on nous fait enfiler des tenues de cosmonautes en papier, avec protèges chaussures et cagoule intégrée. Apparemment ici, on ne plaisante pas avec l'hygiène ! Le guide, qui de son côté porte la vraie tenue de rigueur, semble mettre au point les derniers détails en s'entretenant avec notre professeur.
- « Bien, les enfants, vous allez tout d'abord me suivre dans une salle de réunion, où je vous ferai un petit topo sur la sécurité, puis nous pourrons enchaîner avec la visite des ateliers, avant de nous retrouver en salle de pause où vous sera proposé un buffet de dégustation. »
L'homme en blanc entraîne son troupeau de brebis de papier à le suivre, et personne ne penserait à discuter ses ordres, en sachant la récompense qui nous attend au bout. Sagement, nous le regardons faire défiler ses diapositives, tout en prenant des notes sur la quantité phénoménale d'informations, relatives à la sécurité, à l'hygiène, et à l'environnement, que nous devrons retenir. Le bâtiment à l'air grand vu de l'extérieur, mais en voyant ses plans projetés au mur, c'est encore pire ! C'est un véritable labyrinthe qu'il s'apprête à nous faire traverser ! Heureusement pour nous, notre petite taille et notre couleur bleue nous rendent facilement repérables et reconnaissables. Autant dire que nous aurons l'air d'une bande de Schtroumpfs perdus dans un monde de géants !
- « Voilà, c'est terminé ! Est-ce que l'un d'entre vous a une question avant que nous ne partions dans le premier atelier ? Bon, alors si tout est clair, je vais vous demander de mettre ces protections auditives sur vos oreilles, afin de garder vos jeunes tympans indemnes... »
Qu'est-ce que c'est que ces casques bleus ? Tout le monde se regarde, amusés...
- « Je sais que ce n'est pas la mode, mais le ridicule ne tue pas ! Et c'est une condition indispensable si vous souhaitez avoir accès au chocolat... »
Ah... s'il nous prend par les sentiments... plus personne ne cherche à réfléchir plus longtemps, et nous ajoutons tous une paire d'oreilles énormes à notre déguisement du jour. Cette fois c'est sûr, Peyo lui-même pourrait nous confondre avec ses petits personnages...
On n'entend vraiment plus rien avec ça sur les oreilles, il aura intérêt à parler fort notre guide, s'il veut qu'on comprenne quelque chose à sa visite ! Nous le suivons en rang, imitant chacun de ses gestes, des lavabos où nous devons nous laver les mains sous une eau brûlante, aux tourniquets qui ne s'ouvrent qu'après nous avoir noyé les mains sous une énorme giclée de désinfectant. Si avec ça il reste encore des microbes ou des bactéries sur nos mains...
Au détour d'un premier couloir, toujours un peu trop rêveuse, j'ai l'impression de voir passer quelque chose furtivement, au pied du mur. Est-ce qu'il y aurait des souris ici ? Mlle Bellange, restée en queue de file pour surveiller que personne ne reste à la traîne ou ne se détourne du chemin, m'oblige à me remettre en route sans prendre le temps de comprendre ce que j'ai vu. Notre guide avance d'un pas sûr, et il semblerait que nous n'ayons pas intérêt à traîner.
Nous faisant passer sous des portes à fermeture automatique, notre chef nous entraîne vers les entrepôts où arrivent les fèves de cacao, afin de nous expliquer les étapes de la création du chocolat dans le bon ordre. La chaleur d'ici contraste avec les premiers couloirs, mais d'après lui nous sommes encore loin d'avoir traversé les ateliers les plus étouffants. Une odeur de torréfaction nous chatouille les narines, mais nous nous faisons facilement piéger par l'esprit farceur de notre guide, au moment où il nous invite à croquer dans des fèves de cacao brutes.
- « L'amertume n'ai pas au goût des jeunes d'aujourd'hui on dirait ! On va peut-être y ajouter un peu de sucre alors ! Ah, ah ah ! »
Ah, ah... il est content de lui en plus ! Quel guignol ! Encore un adulte qui s'amuse à prendre les enfants pour des imbéciles ! Je sais que j'aime bien le chocolat à 90% de cacao, j'en ai même déjà mangé du 99% avec mamie... mais là c'est autre chose qui m'écœure...
- « Alors ! Ce que vous voyez là, c'est l'infra-rouge qui va pour ainsi dire désinfecter les fèves ! Il va détruire tous les microbes, les champignons, ou les bactéries qui pourraient se trouver dessus ! »
Quoi ? Il nous a fait prendre des fèves non décontaminées ? Tu m'étonnes qu'elles étaient dégueulasses ! Non mais quel con ! C'est pas vrai ! J'ai envie de cracher, mais comment le faire discrètement ? Je trouve un distributeur de papier sur le passage, et m'en coupe un carré avant d'y cracher ce qui me salit la langue, à l'abri des regards. Encore une fois, quelque chose passe en courant dans un coin... c'est étrange, on aurait dit que c'était... doré ! Mlle Bellange me rappelle encore une fois à l'ordre, pour me faire signe de suivre notre guide. Nous passons dans différents ateliers, aussi chauds qu'humides, abritant des multitudes de cuves en inox, traversées par des tuyaux qui acheminent certainement des tonnes de chocolat fondu d'un endroit à l'autre. Je n'écoute à présent plus rien de ce que nous raconte le guide blanc, qui de toute façon est bien trop loin devant moi pour que je puisse comprendre le moindre de ses mots. Je pousse un profond soupir de soulagement quand il nous ramène dans le premier couloir que nous avons traversé, et dans lequel il n'y a plus de bruit, si ce n'est un léger sifflement que j'entends au loin. Ce bruit... j'ai l'impression de l'avoir déjà entendu... deux notes répétées, encore et encore.
- « Bien, tout le monde me suit ? Nous allons passer à présent dans les ateliers de conditionnement. Ils sont un peu moins bruyants, mais aussi nettement moins chauds. Est-ce que quelqu'un a une question à me poser avant ? »
- « Oui ! »
Je ne sais pas si c'est le fait d'être déguisée et quasi méconnaissable, mais je n'ai plus peur de prendre la parole devant tout le monde.
- « Oui ? Vas-y ! »
- « Le bruit qu'on entend... qu'est-ce que c'est ? »
- « Un bruit ? Quel bruit ? Il y a des ateliers de part et d'autre de ces murs... c'est de ça dont tu parles ? De ce bourdonnement ? »
- « Non. C'est plutôt... comme un sifflement ! Vous n'entendez pas ? Là, tenez... deux notes qui se répètent... »
- « Je suis désolé mademoiselle, mais vos jeunes oreilles sont certainement plus performantes que les miennes ! Il doit s'agir du grincement d'une machine quelconque... rien de bien méchant ! C'est tout ? Bon, allons-y, suivez-moi ! »
Tout le monde le suit en riant, comme si je m'étais tournée en ridicule, mais je ne suis pas folle... je sais que je connais ce bruit !

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