KAÏLA, chap 2, partie 4



Le dîner est agréable ce soir, en compagnie de trois hommes calmes et attentionnés. Malheureusement, je n'arrive jamais à me retrouver seule avec Jeff, et au moment où je lui propose de sortir faire un tour, un éclair déchire le ciel et le tonnerre éclate.
- « Pour ce soir je crois qu'il serait plus prudent de rester dedans mimi, la pluie ne va pas tarder à tomber ! »
- « C'était juste un éclair, ça ne veut pas dire qu'il va forcément pleuvoir... »
Mais au moment où je rejoins mon ami dans l'encadrement de la fenêtre, un véritable déluge s'abat juste devant mon nez.
- « Tu disais ? »
Le sadique ! Il fait exprès de me narguer ou quoi ? Il sait très bien que je veux terminer notre conversation d'aujourd'hui... on dirait qu'il fait tout pour ne pas se retrouver seul avec moi depuis qu'on est rentrés. Voilà maintenant que son visage se durcit, pendant que ses yeux se perdent entre les grosses gouttes de pluie. Lentement il s'accoude sur la boiserie, puis veille à ce que papa et Adam soient assez loin pour ne pas entendre ce qu'il va me murmurer.
- « Mimi... je sais que tu veux des réponses, et je le comprends tout à fait. Si tu veux bien, je viendrai dans ta chambre ce soir, et je te raconterai tout, dès que tu seras couchée. »
Je ne sais pas si c'est la chaleur de sa voix, l'intimité de ses chuchotements, où l'idée qu'il viendra à nouveau me border dans mon lit, mais la perspective de ses confidences a maintenant quelque chose qui me fait rougir.
- « Oui, euh... d'accord. Je peux bien attendre un peu... »
Il me sourit et se redresse pour aller rejoindre papa au salon, devant le bulletin d'informations qui s'éternise. Je les rejoins et me blottis contre mon père, qui choisit de passer le reste de la soirée devant un documentaire. L'orage s'éloigne au-dehors, mais la pluie ne cesse de tomber, faisant exhaler les parfums de la terre chaude, qui arrivent jusqu'à nous. Décidément, je préférerais passer ma soirée dehors, plutôt que devant ce constat politique accablant à propos de l'éventualité d'une troisième guerre mondiale.
- « Attendez, de quoi ils parlent là exactement ? »
- « Ils disent que si la France sortait de la zone euro, cela risquerait de déclencher une troisième guerre mondiale ! »
- « Oui, ça d'accord, j'ai compris ! Mais pourquoi ? Comment ? Je n'ai pas bien saisi ! »
- « T'es mignonne ma puce, mais tu fais comme moi, tu écoutes ! »
Mouais, en clair, toi non plus tu n'as rien compris ! Vexée, je me lève et vais rejoindre mes chiens sur la terrasse. Si j'avais été plus maligne, je serais venue ici dès le départ ! Je n'aime vraiment pas quand papa me rembarre !
- « Je peux m'asseoir avec toi mimi ? »
- « Hmmm... »
Voilà que je deviens grognon ! Et mon prince qui sourit. Il se moque de moi, ou quoi ?
- « Allez, ne te mets pas dans des états pareils pour si peu, ça n'en vaut pas la peine ! »
- « Je ne demandais pas grand chose ! Je voulais juste savoir pourquoi il risquait d'y avoir une troisième guerre mondiale ? C'est quand même flippant, non ? »
- « Ne t'inquiète pas pour ça, ça ne risque pas d'arriver ! »
- « Comment peux-tu en être aussi sûr ? »
- « Parce que pour qu'il y ait un conflit mondial, il faut que ce soit un conflit entre les grandes puissances, et crois-moi, aucun des grands états de ce monde ne sera assez fou pour prendre un tel risque ! »
- « Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui les en empêche ? »
- « La peur. »
- « La peur ? Mais la peur de quoi ? »
- « Amy, tu sais à quoi tient la paix dans le monde depuis la guerre froide ? »
- « Euh... ben, les gens sont plus sages, plus intelligents ? »
- « Non ma belle, désolé de te décevoir. Ce qui fait qu'aucun des grands états de ce monde ne prendra le risque de déclencher une guerre, c'est la bombe atomique. »
- « Je ne comprends pas... »
- « C'est simple, tous les pays riches ont en leur possession l'arme atomique, et si l'un d'entre eux attaque, il sait qu'il sera immédiatement rayé de la carte par les autres ! »
- « Ok, la peur... »
- « Oui, et il y a suffisamment de bombes opérationnelles sur Terre pour faire exploser je ne sais combien de fois la planète entière. »
- « Quoi ? Mais c'est complètement fou ! Et dangereux ! Et si quelqu'un en déclenchait une par accident ? Les autres répondraient, et on n'aurait même pas le temps de s'en rendre compte qu'on serait tous pulvérisés ! »
- « Non, ne t'inquiète pas, elles sont en lieu sûr... normalement ! »
- « Ah oui ? Mais où çà ? »
- « Devine ! A ton avis, où ces bombes à déclenchement électronique, peuvent-elles à la fois être à l'abri des pirates et des virus informatiques ? »
Je suis incapable de donner une réponse.
- « Vraiment... je n'en ai aucune idée ! »
- « Elles sont sous l'eau, dans des sous-marins. Il y a dans nos océans environ 2000 missiles nucléaires qui se déplacent en permanence. »
Atterrée, je m'effondre sur le dossier de la balancelle.
- « 2000, tu dis ? »
- « Oui. »
- « C'est dingue ! »
- « C'est vrai, mais... de toute façon, les humains ne font que détruire le monde ! »
Je n'ai jamais vu Jeff comme çà. Il a l'air abattu tout d'un coup, découragé.
- « Tu veux parler de la pollution et des guerres ? »
Il se lève est va s'asseoir sur la rambarde, l'air pensif, et en même temps en colère.
- « Pas seulement. Tu sais Amy, partout dans le monde, les pays en voie de développement voient leurs populations mourir de faim. Tu t'imagines ce que ça peut être comme souffrance, alors que nous ne supportons déjà pas d'attendre une heure quand notre estomac crie famine ? Des mères voient leurs enfants s'amaigrir et s'éteindre dans leurs bras, impuissantes, pendant qu'ailleurs des milliardaires brûlent leurs billets par les deux bouts. Les OGM, loin de nourrir le monde comme le prétendent leurs inventeurs, l'affament un peu plus chaque jour. Les humains sont fragilisés, économiquement, psychologiquement, et biologiquement... le mal se répand... »
- « Comment ça ? »
- « Les petits paysans sont obligés de racheter les semences chaque année, et d'utiliser des pesticides qui les rongent à petit feu... »
Son regard, humide et glacial, se tourne vers moi.
- « Tu sais que certains d'entre eux utilisent même ces produits pour se suicider ? Combien de paysans indiens ou autres, complètement désespérés, ont ainsi avalé des bidons entiers de désherbant ? Tu sais Amy, quand on dit que l'homme est un loup pour l'homme... »
J'aimerais rebondir sur cette dernière remarque, mais je vois bien que ce n'est pas le moment.
- « Enfin, il se fait tard et demain il y a école ! Tu devrais aller te coucher ! »
- « Mais... »
- « Ne t'en fais pas, j'arrive. Je n'ai pas oublié ! »
Je lui adresse un petit sourire forcé, et me dépêche d'aller souhaiter une bonne nuit à papa et Adam, encore plantés devant la télé, avant de monter me mettre au lit.
Quand Jeff me rejoint, il s'assoit au bord du matelas et me regarde fixement. D'habitude, il s'allonge à côté de moi, au-dessus des couvertures, et s'installe confortablement pour me raconter une histoire...
- « Amy, je voudrais d'abord que tu fermes les yeux, tu veux bien ? »
- « Euh... oui. »
Je sens sa main passer sur mon visage... encore une fois... c'est... chaud...

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés