KAÏLA, tome 2, partie 3




Mes pas sont légers dans la mousse fraîche et humide, et je me régale à suivre le vol de mon ami le papillon qui virevolte d’un rayon de soleil à un autre, butinant une fleur lorsque l’envie lui prend. Comme j’aimerais que la forêt soit remplie de créatures diverses aussi magnifiques que lui, qui pourraient vivre en parfaite harmonie avec mes chères plantes. Cette envie est tellement forte à l’intérieur de moi, que je ferme les yeux et commence à rêver de la vision idyllique de ce que serait une forêt remplie de petites bêtes en tous genres… et quand je commence à sentir des chatouilles partout sur ma peau, je relève les paupières à la rencontre d’un monde féérique. Des milliers de créatures volètent gaiement dans la lumière du sous-bois, ou rampent sur les premiers arbres morts en décomposition, chacun trouvant sa place pour réguler la vie dans son ensemble. Le tableau qui m’entoure me plait de plus en plus.
*
Je me réveille en souriant, mais suis rapidement déçue en découvrant l’espace vide à mes côtés. Le matin n’est pas encore levé, mais il me semble entendre du bruit dans la cuisine, et la seule pensée d’une présence dans cette maison me donne envie de descendre les escaliers sans même prendre le temps de m’habiller. Il est là. Jeff est là, dans ma cuisine, et je me régale à le regarder préparer le petit déjeuner.
         -« Bonjour, Jeff. »
         -« Bonjour. Déjà debout ? »
         -« Oui, mais tu es plus matinal que moi, on dirait. »
         -« J’avais besoin de réfléchir à ce que tu m’as dit hier soir. Je n’étais pas très partant pour que tu te rapproche de ton frère et de tes anciens amis, mais ce que tu as vu ou cru voir dans les yeux du Proviseur mérite que l’on s’y attarde. »
         -« On ? »
         -« Oui, le Professeur voudrait… »
         -« Bonjour, mes enfants. »
Je sursaute à l’apparition de cette voix dans mon dos, et recule lorsque je me rends compte que Kazuma n’est pas venu seul. Hatori se tient droit comme un « i », juste derrière lui.
         -« Bonjour Professeur, vous m’avez fait peur. Monsieur Hatori… »
Jeff se contente d’une révérence pour l’un, et d’un regard de défiance pour l’autre, mais les deux hommes savent ce qu’ils veulent, et notre petit déjeuner devra attendre.
         -« Kaïla-san, nous devons discuter de tes intentions avant que tu ne quitte la demeure. Tu ne peux pas décider seule de la conduite à tenir mon enfant, nous devons mettre au point un plan. Allons discuter de cela dans le salon. Jean-François, mon garçon, apporte nous le thé que tu viens de préparer. »
Je m’engage dans le couloir à la suite du vieil homme, suivie de près par Jeff et Hatori, et nous nous installons dans la sobriété  du salon qui se trouve à l’entrée de la maison. Le thé que nous sert mon prince ne semble pas détendre l’atmosphère, et Kazuma entre directement dans le vif du sujet.
         -« Kaïla-san, nous n’allons pas nous opposer à ton désir d’entrer au lycée, cependant cela devra se faire selon nos règles. Nous comprenons combien il peut être difficile d’abandonner ses proches, et acceptons que tu leur parle un peu afin de t’assurer qu’ils vont bien et d’apaiser ton cœur. Seulement comprends bien que nous te permettons cela pour que tu aies enfin l’esprit libre de te concentrer au combat. Sache aussi que nous ne serons jamais loin et surveillerons les pensées de ta famille et de tes amis. Au moindre doute de leur part nous n’hésiterons pas à prendre les mesures nécessaires pour t’éloigner définitivement d’eux. Nous ne savons toujours pas ce qu’il se passerait s’ils venaient à se souvenir de toi, et nous ne pouvons pas nous permettre de prendre un tel risque. Ce n’est pas parce que nous ne sentons pas la présence de nos ennemis, qu’ils ne sont pas là. Tu as dit toi-même avoir vu un homme aux yeux rouges, et cette possibilité est une piste à suivre. »
         -« Vraiment ? Vous ne pensez pas que j’ai rêvé ? C’est vrai que ça m’a intriguée, mais si le Proviseur était un métamorphe vous l’auriez senti, non ? »
         -« Nous ne pouvons être sûrs de rien Kaïla-san. Jusqu’à présent, ces êtres ne se changeaient qu’en animaux, mais aujourd’hui les règles de conduite ont changé. Nous avons violé les frontières et détenons une arme capable de les détruire. Qui sait s’ils n’ont pas trouvé une manière de reprendre le dessus en se changeant en humains et en dissimulant leur odeur ? »
         -« Mais si vous ne pouvez pas les sentir, comment allons-nous faire pour savoir s’ils sont présents ? Nous ne pouvons pas regarder les yeux de tout le monde pour vérifier s’ils sont rouges… et comment être sûrs que ce ne sont pas tout simplement des conjonctivites ou je ne sais quoi ? »
         -« Hélas, nous n’avons pour l’instant pas d’autre moyen de surveillance. C’est pour cela que nous devons rester très prudents, mon enfant. »
Il se tait un instant et tourne la tête vers l’entrée de la pièce, lorsque les panneaux s’ouvrent sur mes deux nouvelles amies, qui s’inclinent humblement devant nous en saluant.
         -« Onegaïshimasu ! »
         -« Dozo… je vous en prie mesdemoiselles, entrez. »
         -« Hai ! »
C’est étonnant de les voir si disciplinées, et de les entendre répondre « oui » avec autant de soumission… surtout Alisa. Je n’ai pas encore eu l’occasion de passer du temps avec elles depuis notre retour, et suis surprise au premier abord de ne pas voir l’impulsive blonde réagir aux pensées que j’ai à son égard. Mais il est vrai qu’elle ne peut plus lire dans mon esprit à présent, à moins que je ne le veuille. J’aurais d’ailleurs bien voulu essayer de lui envoyer une gentille pique histoire de tester mes pouvoirs télépathiques, mais mon attention est distraite par les paquets que les filles ont amenés avec elles.
         -«  Kaïla-san, mon enfant, nous avons pris soin de préparer tout ce dont tu auras besoin afin de passer pour une lycéenne ordinaire. Jean-François t’accompagnera tout à l’heure et veillera à te faire inscrire comme si de rien n’était. Nous nous chargerons de notre côté de surveiller les abords de l’établissement au cas où il y aurait effectivement quelque chose de suspect. Cependant, il serait bon que tu sois capable de nous envoyer un message par la pensée en cas de besoin. »
         -« Oui. Justement, j’avais envie d’essayer. »
         -« Bien. Alors, ferme les yeux et tente pour commencer d’envoyer un message à un seul d’entre nous. »
Je me concentre sur ma cible en suivant ses instructions.
         -« Ok, alors je vais … »
         -«  Non, non ! Ne nous dis pas à qui tu veux l’envoyer, mais contente-toi de le faire. »
         -« Pfff ! De toute façon, on se doute bien de qui elle va choisir ! »
Parfait ! Je vois que ma Gardienne n’a rien perdu de son caractère enflammé. Mais tu aurais mieux fait de te taire Alisa, car c’est sur toi que j’ai choisi de me focaliser ! Allons-y !
-« Tu as l’air tellement soumise ce matin… qu’est-ce qui t’arrive ? T’es amoureuse d’Hatori ou quoi ? »
-« Eh oh ! Non mais ça va pas ? Tu vas te calmer la gamine, sinon c’est moi qui vais m’énerver ! »
Dans le mile ! Et du premier coup, s’il-vous-plait.
         -« Hu ! Hu ! Et bien mon enfant, décidemment tu apprends vite. Alisa-san, calme-toi veux-tu ? Bien. Maintenant Kaïla-san, je voudrais que tu te concentre à nouveau, mais plus profondément, et que tu tente de te connecter à notre réseau de pensées afin de nous envoyer un message à tous en même temps. »
Je referme les paupières puis inspire lentement, et expire profondément, encore une fois, et une autre… jusqu’à ne plus penser à rien d’autre qu’à ma respiration, quand tout à coup je commence à sentir la présence, la chaleur de chacun !
         -« Continues comme ça… »
De leur chaleur semble émaner une lumière violette, qui palpite légèrement au rythme de leur respiration, et peu à peu je perçois des fils de lumière les reliant les uns aux autres.
         -« Bien. Tu y es presque mon enfant, je le sens. »
La même lumière émane maintenant de mon propre corps, mais elle est très puissante et j’ai tellement peur de me laisser dépasser et déborder que je lâche tout et me raccroche au concret, posant mes mains à plat sur le tatami.
         -« Recommence Kaïla-san ! Tu y étais presque ! Ne te laisse pas impressionner par la puissance de ta propre énergie. Tu as très bien su la gérer au combat, alors il n’y aura pas de problème ici. »
J’accepte de retenter l’expérience, étape par étape, et arrive à nouveau au moment de visualiser ma propre lumière, qui grandi et palpite au rythme de ma respiration. Je me concentre sur le réseau des loups, et un fil se détache de ma pelote énergétique pour se tendre vers les autres et se relier au circuit de toutes leurs pensées. J’y suis ! Ça y est, je les touche !
         -« Merveilleux ! Maintenant, reste bien concentrée et essaie de nous transmettre quelque chose, un message, un mot, une pensée quelconque. »
Que pourrais-je bien leur dire ? La seule chose qui me vient à l’esprit en ce moment est une sensation, une chaleur douce et diffuse, une pensée d’amour et de gratitude pour la présence de toutes ces personnes à mes côtés… et un seul mot me semble approprié.
         -« Merci. »
         -« Dôitashimashite. De rien Kaïla-san. »
Je suis heureuse d’avoir réussi, mais les larmes coulent le long de mes joues en entendant les réponses qui fusent de partout. Non seulement des Gardiens présents dans la pièce, mais également de tous les autres, car ils ont choisi de me faire parvenir leur propre gratitude et leur respect vis-à-vis de mes efforts et de mes sacrifices, par ce réseau de pensée.
         -« Sèche tes larmes et souris. Nous sommes sur la même longueur d’ondes à présent. »
J’ouvre les yeux et relève mon visage vers celui de Jeff, qui essuie gentiment mes joues de ses longs doigts. Ma première journée de lycéenne commence bien, et je me sens prête à tout affronter maintenant que je fais partie de la meute.
         -« Sans vouloir te brusquer Kaïla-san, il est peut-être temps de te préparer maintenant. Tiens, nous t’avons apporté un sac et tous les livres de cours dont tu auras besoin, et n’hésite pas à nous appeler si jamais quelque chose ne va pas. »
         -« Merci Saku. Et merci à toi aussi Alisa… merci à vous tous ! »
Les visages sereins cachent peut-être d’autres inquiétudes, mais ils s’inclinent tous humblement face à moi au moment où je quitte la pièce. L’estomac trop noué pour manger quelque chose, je me contente de monter me doucher et m’habiller en vitesse pour rejoindre Jeff et sa moto. L’air frais est encore sec malgré le ciel chargé de nuages gris, et la balade est agréable bien au chaud dans mes nouveaux vêtements. Quand nous nous garons enfin sur le trottoir, mon regard se fixe sur la petite voiture qui s’arrête à quelques mètres devant nous. Les visages de Maman et d’Adam sont toujours aussi tristes et leurs traits semblent tirés par une lourde fatigue. Je les regarde se séparer et s’éloigner mollement, tandis que Jeff me retire mon casque avec un regard compatissant.
         -« Ne t’inquiète pas pour moi, ça va aller. »
         -« Je l’espère. En tout cas, je t’accompagne à l’intérieur. Il faut bien que quelqu’un te montre le chemin vers ton nouveau casier. »
Je lui souris et glisse ma main dans celle qu’il me tend, tandis que nous emboîtons le pas à mon frère qui avance en regardant ses pieds. Le bâtiment neuf ne ressemble en rien au collège, et je suis impressionnée de voir des couples se bécoter dans tous les coins, mais me console en me disant que mon prince et moi passons inaperçu dans ce genre de tableau. Adam n’échappe pas à la règle et se fait rapidement attraper par la jolie Laura, qui elle, n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa joie de vivre.
         -« Bien. Voilà ton casier, et le code est facile à retenir. »
         -« Ok. »
         -« Ta première salle de cours est juste en face de toi, et tu as ton emploi du temps dans les affaires que t’ont préparé les filles. J’aurais aimé rester avec toi, mais… »
         -« Merci, mais je t’assure que ça va aller Jeff, tu n’as pas besoin de t’en faire autant. »
         -« Hmm. Bon, alors je vais faire un tour vite fait en salle des profs et dans le bureau du directeur pour manipuler un peu leurs pensées, histoire que ta présence leur semble naturelle. Les cours ont déjà commencé depuis quelques jours, alors il se peut que les autres élèves se montrent curieux… »
         -« T’inquiète, je gère. Allez, file ! Il n’y a que mon frère qui m’intéresse de toute façon, je n’ai pas l’intention de discuter avec tout le monde. »
         -« Ok, alors à ce soir… »
Il m’embrasse sur le front et me serre dans ses bras avant de s’éloigner et disparaitre au détour d’un couloir, et à peine je me retourne vers mon casier que j’ai déjà ce que je voulais. Une odeur familière, une voix qui m’apaise, et les yeux de mon grand frère qui me regardent avec une drôle d’étincelle.
         -«  Salut ! T’es nouvelle ? Je ne crois pas t’avoir déjà vue… »
         -« Euh, ouais… salut ! Je suis en terminale, j’ai mon premier cours dans cette salle à ce qu’il paraît… »
         -« Philo direct dès la première heure ? C’est cool, moi aussi ! Je m’appelle Adam. »
         -« Ouais, moi c’est… euh… c’est Kaïla. Enchantée ! »
La sonnerie retentit dans le couloir et je referme prestement mon casier avant de me retourner vers lui. Enfin je le revois sourire… ça fait plaisir. Il me tend la main comme il le ferait avec un de ses potes, et attend patiemment que je la lui serre.
         -« Enchanté, Kaïla ! »
Il y a quelque chose d’étrange dans ces retrouvailles, où je sais qui il est mais où lui a même oublié jusqu’à ma précédente existence dans sa vie… je tends lentement ma main vers la sienne, prête à reprendre contact, quand Laura lui saute dessus et s’empare brusquement de son bras.
         -« Viens vite, mon cœur ! On va être en retard… »
Sans même m’adresser le moindre regard, elle entraîne mon frère avec elle dans la salle de classe, et je les suis sans tarder. Tous les regards se tournent vers moi quand j’entre enfin dans la salle de classe. Les garçons me dévisagent et me sourient, tandis que la plupart des filles me jettent des regards de défi. Je devrais me sentir intimidée d’être ainsi le centre d’attention d’une classe entière de lycéens, mais j’imagine que la découverte récente de ma destinée ainsi que mes combats dans le monde des Dieux me donnent pas mal de recul et d’objectivité sur ce qui avant m’aurait impressionnée, car je m’assois à une place laissée libre au premier rang et m’installe en même temps que le prof qui vient d’arriver. Il me présente rapidement comme étant la nouvelle élève, sans donner plus de détails sur la raison de ma rentrée tardive, et le cours se déroule sans encombre. Je sens cependant pas mal de regards peser sur moi, dont celui d’Adam qui ignore totalement les efforts de sa copine pour attirer son attention sur elle. J’arrive même à suivre le cours sans trop de difficultés, découvrant les principes de la philo en même temps que les autres élèves qui en font pour la première fois. Sans compter que les nombreuses heures de discussion avec Leïla, pendant lesquelles on refaisait le monde autour de la pensée de tel ou tel écrivain, poète, psychothérapeute ou philosophe, ont largement contribué à ouvrir mon jeune esprit. Les débats menés pendant ces deux premières heures de cours sont passionnants, mais je brûle d’impatience d’en savoir plus sur l’état de mes proches, rêvant d’une vraie discussion avec mon frère, et peut-être avec un peu de chance de retrouver mon ami Tim à l’heure du déjeuner. Je respire donc enfin au moment de sortir dans le couloir de ce bâtiment entièrement refait à neuf, et aussi spacieux et lumineux que les lycées de séries américaines. Quelques mecs de la classe essaient de me draguer lourdement au passage, mais je leur échappe habilement pour chercher l’air frais de la cour de récréation. Les couloirs et les escaliers dans lesquels j’avance ressemblent à un vrai labyrinthe, et je pense m’être perdue dans un endroit non fréquenté quand je tombe sur une drôle de fille à l’allure gothique. Assise dans l’encadrement d’une large fenêtre, en plein milieu d’un palier d’escalier, elle ne semble même pas remarquer ma présence.
         -« Salut ! Excuse-moi, je me suis perdue. Tu pourrais me dire où est la cours ? »
Très lentement, elle cesse de prendre des notes et relève son visage froid vers moi. Ses sourcils presque invisibles se froncent sur sa peau blafarde au moment où elle plante son regard sur moi. Ma présence n’a pas l’air de lui plaire.
         -« Ecoute, je ne veux pas te déranger. Je cherche seulement la cours. »
Son sourcil se lève sur un regard condescendant, et du bout de son stylo elle me montre la fenêtre, sans pour autant me quitter des yeux. Il semblerait qu’elle ait trouvé un poste de vigie idéal, car on voit effectivement tout l’extérieur du lycée depuis son siège, ainsi que la grande majorité des profs et des élèves. Je la remercie et la quitte sans avoir entendu le son de sa voix, et quand je jette un dernier regard en arrière vers elle, je manque de rentrer dans quelqu’un au pied de l’escalier.
         -« Jeff ? Qu’est-ce que tu fais encore là ? »
         -« J’avais oublié de te donner ton casse-croûte, au cas où tu finirais par avoir faim… »
         -« C’est gentil, merci. Tu peux me laisser seule maintenant. Va rejoindre le Professeur, je suis sûre qu’il a plus besoin de toi que moi. »
Il lève des yeux graves vers la fausse brune qui le fusille du regard, et me prend par les épaules pour m’emmener dehors avec lui.
         -« Tu es sûre que ça va aller ? »
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