KAÏLA, tome 2, partie 7






Quand les démonstrations de force sont enfin terminées, nous nous saluons tous et prenons le chemin d’une douche bien méritée. Jeff me raccompagne jusqu’à chez moi mais ne reste pas dîner, et je me retrouve seule à manger ce qu’il m’a préparé. Quand il disparait dans la nuit, il croise Sakuya qui vient me voir pour prendre des nouvelles de Timmy.
         - « Bonsoir Kaïla-san. Tout va bien ? »
         - « Oui, merci. Je trouve simplement Jeff un peu distant aujourd’hui, mais ça va. »
         - « Oui, ses pensées semblent un peu embrouillées, en effet. Et comment va ton ami ? »
         - « Sa sœur prend soin de lui. C’est grâce à toi s’il est en vie. Merci encore ! »
         - « C’est naturel. Bonne nuit Kaïla-san. »
         - « Bonne nuit Saku, à demain. »
*





CHAPITRE 4
Devenir femme

Je cours de toutes mes forces, sentant mes jambes légères et agiles portées par un élan de joie. Dépassant les familles d’animaux, dont l’ambition plus tranquille ne nécessite pas tant d’empressement, je dévale les pentes de mon royaume, à la recherche de quelque chose de nouveau… de quelque chose que je n’aurais pas créé. Quand les arbres commencent à se faire plus rares, je devine un espace immense devant moi, un espace de liberté où je pourrai déployer mon cœur comme les aigles majestueux déploient leurs ailes. Essoufflée mais heureuse comme jamais, je m’arrête enfin lorsque le paysage tant attendu s’offre à moi. Un soleil orange et chaud se couche à l’horizon, et je sais que demain, dès le lever du jour, je suivrai la course des rivières qui coulent dans sa direction.

-         « ATCHOUM ! »

Je me réveille en râlant, déçue de quitter mon rêve.

         - « Gomen Kaïla-san. Pardonne-moi, je ne voulais pas te réveiller. »

         - « Hmm… tu t’es enrhumée ? »

         - « Oui, mais ce n’est rien. Ça m’apprendra à aller courir dans les bois en étant trempée. Je remettais ton linge propre dans les tiroirs. Je me dépêche et je m’en vais. »

         - « Merci Saku, mais tu n’es pas obligée de faire ça pour moi, tu sais ? »

         - « Mais ça me fait plaisir de m’occuper de toi. »

         - « Alors merci. Ouh… aïe ! »

         - « Qu’y a-t-il ? Tu as mal quelque part ? »

Affolée, elle se jette à mes pieds au moment où je glisse hors de ma couette.

         - « Je ne sais pas ce que j’ai, mais j’ai très mal au ventre tout à coup. »

         - « Aurais-tu mangé quelque chose hier soir qui ne serait pas passé ? »

         - « Je n’en sais rien… non, rien de particulier. »

         - « Tu permets que je t’examine ? »

         - « Euh… bien sûr, oui. »

Elle ouvre doucement les pans de mon kimono de satin qui glisse sur mon ventre, et commence à me palper sous les côtes, puis en dessous du nombril. »

         - « Aïe ! »

         - « Je vois. Tu n’as jamais ressenti cela auparavant ? »

         - « Non, pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai d’après toi ? »

         - « Ce n’est rien, rassure-toi. Je vais tout t’expliquer, mais en attendant il vaut mieux que tu ailles prendre ta douche pendant que je change tes draps. »

         - « Mes draps ? Qu’est-ce qu’ils ont mes draps ? »

Je soulève la couette d’un coup sec, et découvre avec horreur plusieurs taches de sang… et quand j’ouvre mon kimono entièrement, c’est le même constat au niveau de mes cuisses.

         - « Pardonne-moi de ne pas avoir compris tout de suite, mais mon rhume m’a empêchée de sentir l’odeur de ton sang de loin. »

         - « Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? Pourquoi je saigne ? Je ne suis pas blessée, pourtant ! Est-ce que je vais mourir ? Saku, réponds-moi ! »

         - « Ce n’est rien Kaïla-san. C’est tout à fait normal. »

         - « C’est lié à l’âme de Kaïla, c’est ça ? C’est à cause de la malédiction ? »

         - « Pas du tout, non. Toutes les femmes vivent ça et je vais tout t’expliquer, mais commence par aller prendre une douche. »

Inquiète et curieuse à la fois, j’obéis à mon amie et me dirige vers la salle de bains en attendant ses instructions. L’eau chaude me détend, lavant mon corps de toute trace de sang, et très vite la prévenante Saku vient mettre les choses au clair dans mon esprit. En déposant du linge propre et des protections féminines à ma portée, elle m’explique rapidement ce que j’étais censée apprendre en cours de biologie pendant mon année de 4ème… ce que ma mère, ou plutôt ma sœur n’a pas eu le temps de m’expliquer.

Enfin rassurée, je me sens un peu bête, et m’excuse auprès de mon amie pour avoir un tel décalage entre l’apparence de mon corps et l’âge réel de mon esprit.

         - « Il n’y a pas de quoi avoir honte tu sais, et encore moins de raison pour toi de t’excuser. Il y a encore tant de choses que tu ignores… je regrette que tu aies dû grandir si vite. »

         - « Pas moi, ça m’arrange au contraire. »

         - « Cela ne me regarde pas, mais si tu penses à mon frère en disant cela, il faut que tu saches qu’il comprend en ce moment même que malgré ton corps adulte, tu es encore une enfant. »

         - « Tu veux dire… qu’il sait ? »

         - « Nous sommes branchés sur le même réseau, ne l’oublies pas. Tant que son esprit est clair je capte toutes ses pensées, et à son tour il est au courant de tout ce que je sais… tout comme le reste de tes Gardiens. »

         - « Oh, non… »

         - « Tu n’as pas à rougir ou à avoir honte Kaïla-san. Par contre, si je peux me permettre… il vaudrait mieux que tu n’attendes pas de Jeff qu’il réponde à tes sentiments. Je sais très bien que l’amour est une chose qui ne se contrôle pas, surtout à ton âge, mais… malgré les sentiments qu’il a pour toi et la forte attirance que provoque sur lui ton nouveau corps, il n’est pas et ne sera jamais libre de t’aimer. »

         - « Mais… l’âme d’Amarok ne s’est pas encore incarnée en quelqu’un, n’est-ce pas ? Sinon vous le sauriez ? »

         - « En effet. »

         - « Et si la lignée des fils était finalement éteinte ? Tu ne crois pas que l’âme du Dieu des loups pourrait s’incarner dans l’un de vous ? »

         - « Cela ne s’est jamais produit à ma connaissance… »

         - « Mais ce n’est pas parce que ça n’est jamais arrivé que c’est forcément impossible ! »

         - « Excuses-moi Kaïla-san, tu as raison. Je voulais seulement t’éviter de te créer de nouvelles souffrances, mais la vie est une chose étonnante et malgré toutes nos connaissances nous sommes loin de tout savoir et de tout comprendre. Et puis… l’amour est un mystère auquel je ne connais pas grand-chose moi-même, alors… »

         - « Alors… tu penses que je peux garder espoir finalement ? »

         - « Je pense surtout que je n’ai pas mon mot à dire sur la question. Mais promets-moi quand même de bien faire attention à toi. Le cœur est un bien précieux que nous devons traiter avec beaucoup de soins. »

         - « Je sais. Et puis nous avons tellement de choses bien plus importantes dont nous devons nous occuper ! A commencer par Timmy que je compte bien aller voir ce matin avant d’aller en cours. »

         - « Si tu me le permets, j’aimerais venir avec toi et prendre la relève de ceux qui ont veillé sur lui toute la nuit. C’est une bonne chose de surveiller leur immeuble sans qu’ils le sachent, mais je pense plus prudent de rester à ses côtés étant donné son geste d’hier. »

         - « Bonne idée, comme ça il ne sera pas seul chez lui si jamais Laura part en cours. Allons-y ! »

Quand nous descendons à la cuisine pour prendre un petit déjeuner rapide, je n’ose pas regarder Jeff dans les yeux en pensant à ce qu’il sait déjà de mon intimité.  Lui-même n’est pas très bavard, mais il insiste pour se joindre à nous et me suivre au lycée dans le but d’en savoir plus sur le tuteur de Tim et sur ce qui a pu pousser mon ami de douze ans à vouloir faire le grand plongeon hier soir.

         - « Merci Jeff, je sais que nous avons d’autres priorités et je vous suis vraiment reconnaissante de prendre ce temps pour m’aider à veiller sur mon ami. »

         - « Ne t’en fais pas pour ça, il n’y a toujours aucun signe des métamorphes autour de la ville, et les autres sont bien assez nombreux pour continuer à mener les rondes de routine. Sans compter que tu as parlé des yeux rouges du Principal du collège l’autre jour, et il est grand temps de vérifier ça. »

         - « Ok, alors on peut y aller ? »

Un chauffeur privé nous conduit tous les trois à l’immeuble où vivent les Paterson, histoire de ne pas nous faire repérer en laissant Sakuya courir derrière la moto sous sa forme animale. Laura nous ouvre la porte au moment où elle s’apprêtait à partir et nous invite gentiment à entrer voir Tim dans sa chambre.

         - « Bonjour Timmy, comment te sens-tu aujourd’hui ? »

Le visage toujours aussi inexpressif, mon jeune ami préfère nous tourner le dos plutôt que de nous répondre.

         - « Je suis désolée, il n’a pas dit un mot depuis hier soir. »

         - « Ce n’est rien Laura, ne t’en fais pas. »

Impatiente néanmoins de reprendre contact avec lui, je tente une approche en douceur en m’asseyant sur le bord de son lit.

         - « Tim, je voudrais te présenter mon amie Sakuya. C’est elle qui t’a sorti de l’eau hier, et c’est aussi grâce à elle si tu es encore en vie… »

         - « Vraiment ? Je ne savais pas que c’était toi ! Merci beaucoup ! Merci d’avoir sauvé mon petit frère ! Je l’aime tellement, mais… hum… je devrais peut-être rester avec lui au lieu d’aller en cours aujourd’hui… »

         - « Ne t’inquiètes pas pour lui, je me proposais justement de rester là et de veiller à ce qu’il ne manque de rien. Tu as fait du bon travail en t’occupant de lui jusqu’à présent, et je me doute que ça n’a pas été facile pour quelqu’un de ton âge… mais tu n’es plus seule à présent, tu peux compter sur nous. »

         - « Merci… je… je ne sais pas quoi dire ! Je n’avais jamais eu quelqu’un sur qui compter en dehors de notre tuteur. »

Saku a réussi à mettre Laura en confiance, et j’en profite pour tenter de poser quelques questions.

         - « Est-ce qu’il est passé ici depuis hier ? »

         - « Harry ? Non, pas encore. »

         - « Et est-ce que tu sais s’il a prévu de passer aujourd’hui ? »

         - « Je n’en sais rien. Habituellement il ne passe qu’une fois par semaine, mais je me rends compte que j’aurais peut-être dû l’avertir de ce qui s’est passé hier soir ? »

         - « Non, pas la peine de l’alarmer ni d’aggraver votre situation. J’irai moi-même lui parler aujourd’hui si tu veux bien ? »

Jeff semble prendre la situation en mains, ce qui n’a pas l’air de déplaire à Laura qui a sûrement bien besoin d’aide pour gérer ses problèmes. Sans discuter davantage elle accepte notre aide et nous laissons Tim aux bons soins de Saku, avant de reprendre la route du lycée dans notre voiture avec chauffeur. Laura semble impressionnée de tant de confort, et elle s’en montre d’autant plus amicale avec nous. Lorsque nous arrivons enfin, elle remercie Jeff poliment et se dépêche de rejoindre Adam en salle de classe. De mon côté je préfère rester auprès de Jeff, autant pour savourer cet instant d’intimité que pour l’aider dans ses recherches.

         - « Tu es sûre que tu ne préfères pas aller voir ton frère ? »

         - « Non, je préfères le laisser seul avec Laura. Et puis je n’ai pas l’impression qu’Amy lui manque tant que ça finalement, alors ce n’est peut-être pas la peine d’insister. »

         - « Ok, alors tu as décidé de sécher les cours ? Ce n’est pas très sérieux ça mademoiselle… »

Sa remarque taquine me fait sourire, et je suis heureuse de retrouver avec lui une certaine complicité.

         - « On a des choses bien plus importantes à régler de toute façon, non ? »

         - « Tu l’as dit ! Par où on commence d’après toi ? »

         - « Au choix, soit on essaie de trouver Hermano pour que tu lises dans son esprit, soit on va voir le Principal d’abord pour vérifier ses yeux. Mais il y a aussi ce livre qui m’intrigue, et tant qu’à être au lycée, et maintenant que les couloirs sont vides, je serais d’avis qu’on en profite pour faire un petit tour dans le bureau du Proviseur, histoire de voir si on n’y trouve rien d’intéressant… »

         - « Ok, alors commençons par ça ! »

Avant d’atteindre le bureau convoité, il nous faut passer par celui de la Proviseure adjointe et celui de la secrétaire qui nous préviennent que l’homme est absent pour le moment. Après une rapide hypnose, Jeff nous permet alors d’entrer sans que l’une d’elles n’en garde le moindre souvenir, et nous nous mettons à l’œuvre.

         - « Quel genre de livre on cherche au juste ? »

         - « Le genre vieux grimoire avec une reliure de cuir… c’est un livre énorme il n’a pas pu le cacher facilement. »

         - « Laisse moi faire, s’il est en cuir je ne devrais pas avoir de mal à le repérer à l’odeur… »

Les performances de mes Gardiens sont impressionnantes. Même sous leur forme humaine ils sont encore capables d’utiliser leurs sens surdéveloppés. C’est ainsi que Jeff trouve rapidement quelque chose, et en tâtonnant le long des parois d’une lourde étagère, il déclenche un système d’ouverture qui nous révèle un coffre fort caché contre le mur.

         - « Et bien… je ne savais pas qu’il y avait besoin de cachette aussi perfectionnées dans les lycées d’aujourd’hui ! »

         - « Tu crois que c’est là-dedans qu’il cache les réponses à nos examens ? »

Nous ne nous attardons pas à plaisanter bien longtemps, et Jeff se sert de son ouïe pour faire tourner la molette qui nous ouvrira la caverne d’Ali Baba.

         - « Plus qu’un tour, et… »

         - « Enfin ! Le voilà ! »

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