KAÏLA tome 2, partie 8



 

 

- « « Le Monde des Rêves et ses secrets » ? Qu’est-ce que c’est que ce bouquin ? »

         - « Oh, ça alors ! C’est un livre que j’avais découvert dans une vieille boîte de métal cachée derrière une trappe de bois à la bibliothèque du collège. Le vieux Hermano me l’avait arraché des mains et je n’avais pas vraiment compris pourquoi à l’époque… mais, tu crois qu’il parle du Monde des Rêves dans lequel j’étais et où j’ai dû me battre contre des monstres ? »

         - « On va vite le savoir ! »

Déposant le vieil ouvrage de tout son poids sur le bureau encombré de papiers, Jeff en soulève la couverture et nous révèle la page de garde.

         - « Il n’y a pas de nom d’auteur ? »

         - « Non, il y a juste cette signature : O.A.G. »

         - « O.A.G ? Qu’est-ce que c’est que ça ? »

         - « Jamais entendu parler, mais le Professeur aura peut-être son avis sur la question… »

Il tourne lentement quelques pages, révélant de somptueuses enluminures, mettant en valeur un magnifique travail d’écriture. Ces lettres si finement réalisées à la plume ressemblent à l’écriture que Mlle Bellange réussit à faire sur le tableau noir. Ce livre est une véritable œuvre d’art !

         - « Voyons un peu ce que ça dit : « Protéger les enfants des dangers qui les guettent ne sera pas chose facile, et il se peut que nous y perdions notre vitalité, mais s’il est un combat digne d’être mené, il s’agit bien de celui-là. » »

         - « J’ai du mal à croire que ces deux hommes soient là pour protéger qui que ce soit ! Qu’est-ce que ça dit plus loin ? »

         - « Nos ennemis rôdent autour de nos enfants depuis la nuit des temps. Passés maîtres dans l’art de se faire passer pour des sauveurs, des protecteurs, ils savent endormir la vigilance des parents pour leur retirer toute autorité sur leur progéniture, brisant le lien affectif qui donnent à nos enfants la force de se battre… »

Des voix nous alarment tout à coup. Le Proviseur est revenu et s’entretient avec sa secrétaire dans la pièce d’à côté. Rapide et précis dans ses mouvements, mon Gardien replace le livre dans le coffre et réussit à remettre l’étagère en place juste avant que la poignée de la porte ne tourne sur elle-même. Il me prend alors par le poignet et me fait baisser la tête sous le bureau, heureusement juste assez large pour nous contenir tous les deux. Un doigt placé sur mes lèvres, et son autre main plaquée contre ma poitrine pour contrôler les battements de mon cœur, il réussit à ramener le calme en moi tandis que l’homme remue ses papiers, juste au-dessus de nos têtes. La chance nous abandonne cependant lorsqu’il décide d’ouvrir sa cachette pour en extraire son précis trésor et l’emporte avec lui, sans avoir je l’espère repéré notre présence.

         - « Ouf… »

         - « Comme tu dis, nous l’avons échappé belle ! »

         - « Mais pourquoi tu ne l’as pas simplement laissé entrer pour lui effacer la mémoire comme à sa secrétaire ? On aurait pu repartir avec le livre sans aucun problème ! »

         - « Tout simplement parce que cet homme n’a rien de banal. »

         - « Qu’est-ce que tu veux dire ? Est-ce que tu as compris ce que signifiait ce livre ? »

         - « Hein ? Non, mais je n’avais aucun accès à ses pensées quand il était dans la pièce à côté, et je ne l’ai même pas entendu arriver. Une personne normale, même si son esprit n’est pas lisible, a au moins une espèce de bruit de fond que l’on peut capter… mais pas lui. »

         - « Il est peut-être doué pour faire le vide dans son esprit ? »

         - « Peut-être… mais ce livre est quand même étrange, et si nous avons de nouveaux ennemis à combattre, j’aime autant être sûrs que nous ne nous fassions pas repérer. Imagine un instant qu’il ait été insensible à mes pouvoirs d’hypnose ? Je n’allais pas me transformer pour dévorer un humain sans savoir de quoi il en retourne, quand même ? »

         - « Bien sûr, oui. Alors on fait quoi maintenant ? »

         - « Laisse moi une minute pour envoyer une information claire à tout le clan, et nous irons ensuite vérifier les yeux du Principal. Nous ne devons pas oublier notre mission première… même si ce livre est assez mystérieux pour que l’on fasse des recherches approfondies sur le sujet ! »

         - « Plutôt que des recherches, je serais d’avis de le leur piquer tout simplement ! Mais… je croyais que toi et les autres Gardiens étiez liés en permanence par la pensée, alors qu’est-ce que tu as de plus à leur dire ? »

         - « Et bien… »

Son air gêné me fait rougir sans que je sache pourquoi, et j’admire son profil pendant les quelques secondes durant lesquelles son regard se perd au travers de la fenêtre… jusqu’à ce qu’il tourne ses yeux tendres vers moi.

         - « En fait, j’ai disons… appris malgré moi à brouiller mes pensées ces derniers temps, un peu comme le fait le Professeur. Au début je n’avais pas vraiment conscience que les autres ne percevaient pas tout de mon esprit, et quand je l’ai su j’ai essayé petit à petit de développer la chose… »

         - « Mais, ce n’est pas… contre vos lois, ou quelque chose comme ça ? »

         - « En théorie, pour un Gardien ordinaire, oui. Mais comme je suis destiné à remplacer un jour le Professeur, il est toléré par nos lois que ce pouvoir grandisse en moi jusqu’à ce que je sois capable de le maîtriser. »

         - « Mais pourquoi ? Est-ce que le chef de famille a forcément des secrets à garder ? Attends, est-ce que ça veut dire que tu seras mis au courant de tous leurs secrets ? »

         - « Tous, je ne sais pas… mais… »

         - « Jeff ? Est-ce que tu sais quelque chose que je devrais savoir moi aussi ? »

         - « Non. Non, je ne crois pas. Pourquoi tu me demandes ça ? »

         - « Parce que… j’ai entendu le Professeur et Hatori parler de nous l’autre nuit. Enfin, ils parlaient de la déesse en tout cas, et Hatori voulait m’entraîner à ta place si j’ai bien compris. Ils disaient que j’étais dangereuse pour toi ! Jeff… dis-le moi, je t’en prie ! Est-ce que c’est vrai ? Est-ce que je pourrais te faire du mal ? »

Son regard, toujours aussi tendre, ne se fronce même plus au simple nom de celui qui l’énervait tant hier encore. Je frappe mollement des poings contre sa poitrine, et finis par étouffer contre son pull des larmes trop lourdes pour les garder enfermées en moi plus longtemps.

         - « Calme-toi Kaïla… je sais que tu ne me feras jamais de mal intentionnellement. Je sais aussi… que les histoires passées ne conditionnent pas forcément ce que nous sommes aujourd’hui, mais… »

         - « Mais quoi ? Quoi ? Dis-le ! Dis-moi tout ! »

         - « Ecoute, hier je… je ne savais pas tout ce que je sais aujourd’hui. »

         - « Est-ce que… c’est à cause de moi ? De mon corps qui change ? Ou parce que je ne suis pas encore assez mâture malgré ce corps ? Mais si tu me laisses un peu de temps je pourrai rattraper mon retard, et… et tu oublieras même la petite fille que j’étais, tu verras ! »

         - « Jamais. »

         - « Quoi ? »

         - « Jamais je ne pourrai oublier celle que tu étais. Celle que tu es. Celle que j’ai vu grandir… »

         - « Mais alors quoi ? Tu ne me verras toujours que comme une enfant, c’est ça ? »

         - « Non, ça n’a rien à voir avec ça, je t’assure ! »

         - « Alors quoi ? »

         - « Pfff… »

Son regard se perd à nouveau dans le paysage, au-delà de la ville est des premières collines… comme s’il cherchait à partir loin… dans les montagnes. 

         - « Un jour, un jour prochain… tu le rencontreras, et je n’aurai plus ma place dans ton cœur. »

Ses yeux tristes reviennent vers moi, et il chuchote mon nom à présent, en remettant derrière mon oreille une mèche de cheveux, comme il le faisait avant.

         - « Comprend-moi Amy, je savoure en ce moment mes derniers jours privilégiés en ta compagnie, mais bientôt Amarok sera à tes côtés, et c’est lui qui prendra soin de toi. De toi et de Kaïla. »

Inquiète à la seule idée qu’il puisse détenir des informations que j’ignore encore, je recule d’un pas, faisant tomber ses mains de mes épaules.

         - « Est-ce que… vous savez « qui » il est ? »

         - « Je… non. »

         - « Alors dans ce cas, permets-moi encore d’espérer. Maintenant, j’aimerais qu’on en reste là et qu’on aille régler leur compte aux personnages louches qui rôdent dans ces murs. »

         - « Bien. Comme tu voudras. »

         - « Allons-y ! »

Enregistrer un commentaire

Articles les plus consultés