KAÏLA tome 2, partie 9



 

Assises à leurs bureaux, les deux femmes ne nous regardent même pas passer en sens inverse, et nous filons rapidement à travers les couloirs impeccables et déserts du lycée, pour continuer notre enquête au collège. Le bureau du Principal est facile à trouver, même si je n’ai jamais eu à y mettre les pieds, mais malheureusement pour nous il est également fermé à clé. Lorsque nous décidons de redescendre dans la cour pour aller voir ce qui se passe à la bibliothèque, la sonnerie marque l’heure de la récréation, et plusieurs adultes passent devant nous pour aller se reposer en salle des profs. Profitant de l’occasion, nous frappons à la porte et leur demandons s’ils savent où se trouve leur supérieur.

         - « Il n’est pas là aujourd’hui. Est-ce que c’est pour quelque chose d’urgent ? On peut peut-être vous aider ? »

         - « Euh… non, c’est… »

Je balbutie maladroitement, mais Jeff va droit au but sans pour autant éveiller les soupçons.

         - « C’est pour quelque chose de personnel. Savez-vous quand il va revenir ? »

         - « Pas du tout, non. Il a commencé à avoir un simple rhume ou peut-être une allergie, mais il semble que ça se soit aggravé, car ça fait déjà trois jours qu’il n’a pas mis les pieds dans l’établissement. »

         - « Et pour que le Principal s’absente, il faut vraiment qu’il soit très malade ! D’habitude il ne manquerait pas à ses obligations même avec 40° de fièvre. »

         - « En tout cas, ça va finir par nous poser de sérieux problèmes tout ça. Déjà que nous, les profs d’histoires, on est débordés depuis que Traversat a démissionné… si on ne trouve pas de prof remplaçant et un Principal intérimaire en plus, je ne vous dis pas le bordel qu’on va avoir sur les bras ! »

         - « Sans compter le documentaliste qui s’est mis en grève lui aussi aujourd’hui ! Il a même gardé la clé de la bibliothèque, et personne ne peut plus y entrer ! »

         - « Alors celui-là, moi je peux te dire que je ne vais pas le regretter ! Il n’y a pas qu’aux élèves qu’il flanque la trouille ! »

         - « Tu m’étonnes ! Personnellement, ça ne me serait jamais venu à l’esprit d’aller mettre les pieds dans sa tanière lugubre… brrrr ! »

La discussion s’enflamme rapidement entre les profs et nous avons déjà plus d’informations que nous en avions demandées. Il nous sera impossible d’en savoir plus sur le Principal, à moins de se rendre à son domicile, et si le vieux Hermano n’est pas là non plus ça ne sera pas aisé d’en savoir plus sur lui ni de retrouver le livre. Jeff me donne la main le temps de redescendre les escaliers en silence, et lorsque nous arrivons dans la cour il me parle à nouveau comme si j’étais une enfant.

         - « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

         - « On n’a plus rien à apprendre ici je pense, alors je crois que je vais rentrer et voir avec le Professeur ce qu’il pense de tout ça. »

         - « Ok, je viens avec toi ! »

         - « Non. Tu devrais… profiter un peu de passer du temps avec ton frère et Laura, d’accord ? Il n’y a rien d’autre à faire pour l’instant. »

         - « Mais… et Tim ? Si le vieux fou n’est pas ici, c’est peut-être qu’il est allé chez lui ? Tu crois que Sakuya et les autres sauront se battre contre lui s’il a les mêmes capacités que le Proviseur ? »

         - « Justement… c’est pour ça que je préfère que tu reste ici. Ecoute, s’ils ne sont pas là, alors c’est encore l’endroit le plus sûr pour toi, pour l’instant. Si jamais tu vois le Proviseur, promets-moi de ne pas t’approcher de lui ! »

         - « Pfff… »

         - « S’il-te-plaît… »

         - « Oui… je te le promets. »

         - « Hmm, merci ! »

Il m’embrasse tendrement sur le front en me serrant contre lui, me faisant jurer de l’avertir par télépathie au moindre problème, puis disparait sans un bruit. Lorsque je rouvre les yeux il est déjà parti, et seul un léger courant d’air me caresse encore le visage en suivant son sillage. Puisqu’il le veut comme ça, alors je n’ai plus qu’à rejoindre les rangs et rester à l’abri de nouveaux dangers éventuels… ça m’énerve quand même qu’il ne me croit pas capable de me défendre moi-même après les combats que j’ai déjà menés contre les autres affreux, mais il a peut-être raison. Après tout, si mes Gardiens eux-mêmes ne savent pas encore à qui nous avons à faire ni comment nous protéger d’un ennemi dont on ne connait encore rien, il vaut peut-être mieux que j’aie la sagesse d’attendre qu’ils me disent quoi faire… pour une fois. Je rejoins ma salle de cours sans entrain et réintègre ma bande de nouveaux amis avec plus de légèreté, maintenant que Laura est de mon côté. Au moment d’aller déjeuner, c’est même elle qui vient vers moi en étonnant tout le monde de notre soudaine complicité. Mais c’est surtout quand nous arrivons à hauteur des vieux Tilleuls que la discussion devient pour moi très intéressante. Sans le savoir, Laura me permet encore d’avancer dans mes investigations malgré le fait que je sois bloquée ici, au moment où elle pensait simplement me taquiner un peu.

         - « Au fait Kaïla, fais attention à ne pas trop sécher les cours quand même, ou tu finiras comme l’autre cinglée perchée sur sa branche là-haut ! »

A force de courir plusieurs lièvres à la fois, j’en avais fini par oublier cette fille gothique et ses drôles de menaces. Je n’avais d’ailleurs même pas remarqué qu’elle n’était pas en cours ce matin. Assise comme si de rien n’était sur l’une des plus grosses branches du vieil arbre, elle me toise encore de son éternel regard noir. Quand nous arrivons juste en-dessous elle saute d’un seul bond, aussi légère et agile qu’un chat, pour atterrir à quelques millimètres à peine de mon visage.

         - « Je t’avais pourtant avertie que je t’avais à l’œil ! C’est quoi ton problème avec l’autorité ? T’as toujours autant de mal à rester à ta place, hein… c’est ça ? »

         - « Mais qu’est-ce qui te prend ? De quoi tu me parles ? »

         - « J’te suis partout où tu vas, et j’ai bien vu ton petit manège. Toi et tes toutous vous avez fait une bonne action, c’est cool… mais j’vous conseille d’en rester là et de ne pas vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ! »

Mes « toutous » ? Alors elle aurait vu Saku… elle sait pour mes Gardiens ? Mais qui c’est cette fille à la fin ? Maintenant que tout le monde la regarde, je sais bien qu’elle n’est pas un fantôme, mais…

         - « Pff ! Arrête de réfléchir, vas ! Franchement ça n’te vas pas du tout ! »

         - « Mais qui es-tu ? Qu’est-ce que tu me veux ? »

J’essaie de parler à voix basse pour ne pas qu’elle révèle tous mes secrets aux autres, mais visiblement le tact n’est pas son fort.

         - « C’que j’veux ? Que t’arrête de fourrer ton nez partout, c’est compris ? J’t’interdis de t’approcher d’eux ! Manquerait plus que tu nous fasses encore tout rater ! »

Ramenant son menton fier contre sa poitrine, elle fait demi-tour et s’en va sans un mot de plus.

         - « Attends ! Je ne sais même pas comment tu t’appelles ? »

Elle se retourne lentement avec un air moqueur.

         - « N-J. Tu sauras t’en rappeler ? »

         - « Pff… N-J c’est n’importe quoi ! Ce n’est même pas un prénom, c’est juste des lettres ! »

L’audace et le franc parlé de Laura ne déstabilisent pas mon adversaire qui la remet rapidement à sa place.

         - « Toi ma p’tite fille, on n’t’a pas demandé ton avis ! »

Et la voilà qui repart, les mains dans les poches, et une confiance en elle qui dépasse l’entendement pour une adolescente.

         - « Petite fille ? Non mais pour qui elle se prend celle-là ? C’est pas parce qu’elle a redoublé trois fois sa terminale et qu’elle ne vient jamais en cours sans que personne lui dise rien qu’il faut qu’elle se croit tout permis ! »

         - « Ne fais pas attention à elle Kaïla, elle joue la dure parce qu’elle est plus âgée que nous, mais c’est juste une solitaire complètement barrée ! »

         - « Quel âge elle a au juste ? Elle n’a rien d’une ado normale ! »

         - « Laisse tomber, c’est une folle ! Allez viens t’amuser avec nous, on a prévu d’aller près de la rivière cet après-midi. »

Adam essaie de me faire oublier cet affrontement, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée de quitter le lycée…

         - « Alors vous aussi vous séchez les cours ? »

         - « Pas du tout, il manque encore des profs. Ils sont malades à ce qu’il parait, alors autant en profiter ! »

Si les profs du lycée s’y mettent aussi, peut-être que c’est une simple épidémie et qu’il n’y a pas de quoi s’affoler.

         - « Bon, alors ok ! »

         - « Super ! »

Je n’ai qu’à envoyer un message à Jeff pour lui dire où je vais… il viendra ma chercher s’il a besoin de moi. Adam amène Laura sur son scooter, et le reste de la bande s’avance joyeusement vers le plus proche arrêt de la navette. Nous montons dans le mini bus en riant, insouciants comme nous devrions l’être à notre âge. Quand nous nous arrêtons enfin devant le bar où Jeff m’avait amenée en moto l’autre jour, Adam me rappelle que la date d’anniversaire de mon grand frère approche… je l’avais complètement oublié.

         - « Au fait, j’aimerais bien qu’on se fasse une fête ici demain soir, histoire de s’amuser entre nous sans avoir les parents sur le dos. Tu viendras Kaïla ? »

         - « Une fête ici ? Juste comme ça, sans raison ? »

         - « En fait non, c’est mon anniversaire ce week-end et mes parents font une petite fête chaque année… mais j’en ai un peu marre de l’ambiance de chez moi. Je crois qu’on s’amusera bien plus ici. »

         - « Et tes parents, tu les laisse tomber ? »

Je n’ai pas de leçons à lui donner, mais ça me fait de la peine d’imaginer qu’il ne donnera pas à la famille l’occasion de lui manifester leur amour.

         - « Non, on fera quand même la fête entre nous samedi, mais en petit comité. Tu peux venir si ça te tente… »

Adam ne me lâche pas des yeux, et Laura n’ayant pas l’air perturbée par cette invitation, j’ai envie de me laisser tenter.

         - « Ok, on verra. Je peux te donner ma réponse demain ? »

         - « Bien sûr, pas de soucis. »

La question étant réglée, nous allons nous poser sur un banc au bord de l’eau, sans aucun autre projet que celui de passer le temps ensemble, à rigoler. J’apprécie l’insouciance de cet après-midi entre ados, comme si je me retrouvais coupée de mes problèmes et des réalités du monde l’espace de quelques heures. Quand je rentre enfin à la maison dans la soirée, un repas m’attend bien au chaud dans la cuisine, et je n’ai droit à aucun reproche de la part de mon Gardien.

         - « Tu t’es bien amusée ? »

         - « Oui, c’était sympa. »

         - « Bien. Alors tu ferais mieux de manger et de te mettre au lit. Il est tard. »

Il me laisse ainsi sans plus d’explications ni d’informations, et je m’exécute car je me sens lasse et fatiguée.

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