KAÏLA tome 2, partie 10



CHAPITRE 5
Tempête

Le soleil se lève joyeusement dans mon dos, étirant mon ombre sur l’herbe tendre devant moi. Remplie d’une joie profonde dont j’ignore encore l’origine, je savoure ma liberté de pouvoir courir dans cet espace immense. Les cheveux au vent et les bras grands ouverts, je me sens forte et déterminée comme la horde de chevaux sauvages qui galopent à mes côtés, ou l’aigle joueur qui vient voler tout près de moi, en tendant ses ailes jusqu’à toucher le bout de mes doigts. Je croise sur ma route les diverses créatures auxquelles j’ai donné vie, et je sens tout leur amour et leur reconnaissance me porter dans ma course folle. La nourriture est abondante, et certains de mes amis se font même un plaisir de m’offrir leur pitance, tandis que je continue d’avancer. Etrangement, plus j’approche du soleil et plus j’ai froid, sentant sur ma peau l’air pur et nouveau de ce monde que je ne connais pas, aux limites de l’univers luxuriant que je me suis créé. Quand la course de la rivière que j’ai suivie depuis mon départ touche à sa fin, je distingue peu à peu la musique étrange et puissante d’une immense étendue d’eau qui frappe et cogne contre la terre. Comme c’est beau, ces mouvements ondoyants qui reflètent la lumière chaude du soleil couchant. Mon cœur bat à tout rompre pendant que mes poumons s’emplissent d’un délicieux air salé, et je m’avance lentement vers cet… océan. L’eau caresse d’abord mes pieds, puis mes jambes nues… ma respiration s’accélère du plaisir de savourer cet instant unique… mes yeux se ferment pour mieux apprécier cette sensation… et quand je les ouvre à nouveau pour faire un pas de plus, j’ai le souffle coupé par une apparition. Un être qui me ressemble est en train de sortir de l’eau juste devant moi…
Réveillée au moment fatidique de cette étrange rencontre, je dois accepter de me lever sans en connaître les traits. Cette carrure large dont je ne pouvais percevoir le visage, à contrejour de la lumière du soleil… c’était forcément celle d’un homme ! Et si tous ces rêves sont les souvenirs de Kaïla, alors cet homme est sans aucun doute le fameux Amarok, le Dieu des loups dont elle est tombée amoureuse… bon sang, comme j’aimerais pouvoir me rendormir et continuer ce rêve pour savoir enfin à quoi il ressemble ! Si ça se trouve je pourrais ensuite reconnaître sa présence ou savoir dans qui cette âme compte se réfugier ? Mais je n’ai pas le temps de penser à mes sentiments pour l’instant, car il est déjà l’heure de se lever et j’entends du bruit dans ma cuisine. Après une douche rapide je suis surprise d’entendre plusieurs voix mêlées au moment où je descends les escaliers. Le thé est à nouveau servi dans le salon et Kazuma et Hatori sont en pleine discussion avec celui qu’ils jugent inapte à m’entraîner. Les filles sont là aussi mais ne prennent pas part à la discussion, tandis que le ton monte au sujet de ces nouveaux mystères que Jeff et moi avons percés hier, au lycée.
- « Bonjour mon enfant, assieds-toi près de Jean-François, je te prie. »
Quand je prends place à ses côtés, face aux deux hommes qui font ici figure d’autorité, j’ai l’impression que nous sommes un jeune couple de bonne famille demandant l’autorisation de nous marier.
- « Veux-tu une tasse de thé ? »
- « Oui, merci Professeur. »
Le vieil homme prend son temps pour me servir en toute délicatesse une tasse fumante et parfumée de son breuvage préféré. Tout le monde est silencieux, respectant le raffinement et la concentration de son geste, jusqu’à ce qu’il m’invite à en boire une gorgée.
- « Bien. Kaïla-san, tu sais pourquoi nous nous sommes réunis ici ce matin, n’est-ce pas ? »
- « Je crois le deviner, oui. »
- « Jean-François et toi avez fait d’étonnantes découvertes hier en suivant les traces de ces hommes qui semblaient menacer la vie de ton ami. »
- « Vous croyez que j’ai tiré des conclusions trop hâtives à leur sujet ? »
- « Hélas mon enfant, nous ne pouvons le savoir, car comme tu l’as appris hier il nous est impossible de lire dans leurs esprits. »
- « Alors vous ne savez pas qui ils sont ? Vous n’avez rien trouvé sur eux ? »
- « Pas pour l’instant, non. Nous n’avons pu les suivre jusqu’à leurs domiciles car ils n’étaient déjà plus présents sur les lieux quand nous avons été informés. Nous avons bien essayé de fouiller dans l’administration de l’établissement, mais nulle part il n’est fait mention de leur adresse. »
- « Et pour la signature du livre ? « O.A.G », est-ce que vous savez ce que c’est ? »
- « J’ai bien peur que non. Nous avons cherché longtemps dans nos archives hier, jusqu’à en vérifier le moindre parchemin et la moindre note dans les carnets des anciens chefs de famille, mais nous n’avons rien trouvé qui puisse correspondre à cette signature. »
- « Alors nous ne sommes pas plus avancés ? »
- « Hélas, non. »
- « Mais j’y pense, il y a aussi cette drôle de fille dans ma classe qui a l’air au courant de pas mal de choses. Elle savait qu’on avait sauvé Tim, et elle a parlé de loups aussi, enfin… en quelque sorte. Elle m’a carrément ordonné de ne plus m’approcher d’« eux », mais je ne sais pas si elle parlait de Tim et sa sœur ou bien de ces hommes. »
- « Humm, étrange en effet. Comment se nomme cette jeune personne ? »
- « Elle s’appelle N-J, juste les lettres, vous voyez ? Vous ne risquez pas de la rater, elle est habillée tout en noir et reste toujours seule à l’écart des autres… une vraie sorcière ! »
- « Bien, c’est la seule piste que nous ayons à suivre concernant cette affaire pour l’instant. Nous allons essayer d’en savoir plus à son sujet. De votre côté, tâchez d’être prudents. Jean-François t’accompagnera dans tous tes déplacements à partir d’aujourd’hui, et je voudrais que tu continue à bien obéir à tout ce qu’il te demandera de faire. Même si tu ressens l’envie de te battre, sache que ta survie est plus importante que jamais pour l’avenir de la vie sur cette Terre. Nous aurons besoin de ta force pour détruire notre ennemi lorsque l’heure sera venue. »
- « Bien sûr Professeur, je ferai tout ce que Jeff me dira. »
- « Une dernière chose Kaïla-san. Nous n’avons pas pris le temps de t’apprendre à explorer tous tes pouvoirs. Il serait bon que tu commence à apprendre à dompter tes émotions pour découvrir ce que tu peux faire avec tes nouvelles capacités. »
- « D’accord, alors… je peux peut-être rester ici aujourd’hui plutôt que d’aller en cours, et vous pourriez me montrer comment faire ça ? Jeff, tu restes aussi ? »
Quand je me tourne vers lui, son esprit est ailleurs, absorbé par une information qui lui arrive de loin.
- « Il y a un soucis avec tes amis. »
- « Mes amis ? Qui ça ? »
- « Tim et Laura viennent de passer la porte de leur immeuble. Ils se rendent en cours tous les deux. »
- « Tim ? Mais… non ! Si l’autre fou a vraiment décidé de le faire disparaître, alors… il se jette droit dans la gueule du loup ! »
- « Les hommes qui les surveillaient n’avaient pas les moyens de les arrêter, mais en prenant la moto nous pouvons arriver au lycée avant eux. »
- « Bien, allons-y ! Désolée Professeur, je vous promets que je travaillerai à mes pouvoirs plus tard ! »
- « Soyez prudents mes enfants. »
- « Comme toujours Professeur. Tiens Kaïla, mets ta veste ! »
Sans plus perdre une seconde, nous courrons vers le garage où nous attends l’engin vrombissant, qui en quelques minutes à peine nous permet de dépasser toutes les voitures et d’arriver devant le lycée au moment où Laura s’apprête à y entrer. Je saute de mon siège en retirant mon casque et cours vers elle à travers la foule d’élève.
- « LAURA ! »
- « Kaïla ? Salut ! Ah, t’as amené ton copain avec toi ? »
Elle semble heureuse et légère, ignorant tout des dangers qui menacent son petit frère.
- « Où est Tim ? Il n’est pas venu avec toi ? »
- « Timmy ? Si, mais il est au collège voyons ! Il doit déjà être avec Harry et ses livres à l’heure qu’il est. »
Oh mon Dieu, non ! Je tourne les talons sans lui donner aucune explication et l’entends m’appeler dans mon dos. Jeff me court après en me demandant de l’attendre, mais malgré ma promesse de lui obéir, je ne peux ralentir un instant. Je me glisse sous le porche de pierre en slalomant entre les collégiens qui ne m’arrivent pas plus haut que l’épaule, et me rue sous les arcades en direction de la lourde porte en bois.
- « Encore fermée à clé ? »

Jeff arrive à ce moment-là et propose qu’on essaie de l’enfoncer dès que les élèves seront rentré en classe, mais ce ne sera pas la peine…
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