KAÏLA tome 2, partie 25


      


   - « Pardonnez-moi si je dis une bêtise Professeur, mais le maître des loups… ce serait le Bouddha ? Ce n’est pas Amarok votre dieu ? »
         - « Ne te fie pas toujours aux apparences, mon enfant. En m’inclinant devant cette statue et devant cet autel, je suis effectivement reconnaissant au Bouddha et aux autres maîtres spirituels qui ont guidé l’humanité et la guident encore, mais c’est avant tout devant mon propre Bouddha intérieur que je m’incline. »
         - « Comment ça ? Que voulez-vous dire ? »
         - « Tout simplement que je reconnais la nature du Bouddha en moi, et je t’invite à en faire de même. »
Sans vraiment comprendre ce dont il me parle, je consens toutefois à m’incliner en joignant mes mains comme il le fait.
         - « Les Prêtresses ne t’ont-elles pas enseigné la valeur de ce geste ? »
         - « Je ne sais plus, je ne me souviens pas de tout. »
         - « En joignant mes deux mains comme ceci, je joins également mon corps et mon esprit, et lorsque je m’incline devant l’autel, je reconnais alors toutes les qualités, toutes les belles graines de sagesse, d’amour, de compassion et de compréhension qui sont déjà présentes en moi. »
         - « Des graines de sagesse… »
         - « Tu en as toi aussi mon enfant, comme tout le monde, et c’est sur cela que nous allons travailler dorénavant matin et soir, toi et moi, dans cette pièce. »
Sachant qu’il est préférable pour moi d’obéir à mes Gardiens si je veux que nous gagnions le prochain combat, je cesse de poser des questions pour me concentrer sur ma respiration comme me le conseille la voix posée de mon guide. En homme d’expérience, il invite trois son d’une cloche à la sonorité grave et profonde, et m’amène lentement à recentrer mon attention sur les perceptions que je peux avoir de mon corps ainsi que de mon environnement à l’instant présent. Les souffrances et les émotions négatives m’empêchent de me concentrer en me faisant revoir dans mon esprit des images douloureuses, tels des extraits du film de ma vie projetés dans ma conscience sans que je puisse les mettre sur pause. Cependant, au fur et à mesure que j’écoute les paroles du Professeur m’invitant gentiment à me concentrer sur ma simple respiration, je remarque que peu à peu, plus rien ne compte dans mon esprit, et je suis surprise de ressentir de nouvelles sensations on ne peut plus étranges dans mon corps. Une sorte de fourmillement titille l’intérieur de mon crâne, comme si mon cerveau tout entier changeait de taille et de consistance, modifiant sa configuration pour offrir plus d’espace et de liberté à des pensées qui, pour autant, ne cherchent plus à voler dans tous les sens. Aucune réflexion, aucun souvenir, et pas la moindre anticipation sur l’avenir ne se promène plus en moi pendant tout le temps de silence profond qui m’est accordé pour commencer à faire la paix avec moi-même. Mon corps, léger, est comme naturellement connecté aux énergies du ciel et de la terre, qui circulent en lui telles de douces vagues au rythme de mon souffle. Mon attention est totalement présente à ce qui se passe autour de moi jusqu’au moment où les vieilles mains invitent une seconde fois la grande cloche à remplir l’air qui nous entoure de ses variations sonores, faisant ainsi à nouveau vibrer les cellules de mon corps d’un profond sentiment de paix et d’harmonie. Un son plus cristallin m’invite à me relever pour saluer le Professeur ainsi que l’autel face à nous, avant d’aller me préparer pour aller au lycée.
Jeff m’attend devant la porte du garage près de l’entrée principale, et j’enfile mon casque de moto quand tout à coup on entend frapper contre les panneaux de bois. Mon chauffeur, le regard sévère, prend place sur son engin avant de m’inviter à en faire autant sans même ouvrir la bouche.
         - « Kaïla, monte ! Vite ! »
         - « Attends, qu’est-ce qui se passe ? »
         - « Pas un mot, parle-moi seulement par la pensée, et dépêche-toi de monter ! » 
Même par télépathie, le sérieux de son ton autoritaire m’inquiète. Seraient-ce des métamorphes qui frappent à nos portes en plein jour ? Sont-ils déjà là par milliers comme je les ai vus en rêve en dormant ici pour la première fois ?
         - « Est-ce que ce sont eux ? C’est déjà le moment de se battre ? »
         - « Fais ce qu’on te dit pour une fois ! Ne pose pas de question, et grimpe ! On ne doit pas rester ici ! »
         - « OUVREZ-MOI ! OUVREZ ! »
Cette voix, mais… on dirait…
         -« Ne touchez pas à cette porte avant que je ne vous en ai donné l’ordre ! »
Voilà maintenant le Professeur qui arrive, accompagné de Hatori. Les jeunes hommes qui d’ordinaire s’occupent de nous ouvrir le portail à chaque fois que nous le franchissons, surveillant ainsi de manière archaïque mais pour autant totalement inviolable l’entrée de la demeure, se tiennent près à obéir aux ordres de leur supérieur. Le loup alpha et son second semblent se concerter muettement avec Jeff, quand les cris reprennent de plus belles.
         - « Ouvrez-moi, je vous en prie ! Je sais qu’elle est là ! J’ai besoin de la voir… je sais que c’est elle ! »
Bien qu’étant très éraillée, je reconnaîtrais entre mille cette voix qui semble s’être épuisée dans les cris et les larmes, et quand le moteur commence à vibrer sous mon corps et que je m’agrippe à mon chauffeur près à démarrer en trombe, l’ordre est donné d’ouvrir les portes à celle qui continue de hurler.
         - « Rendez la moi ! Rendez-moi mon bébé ! Je sais que c’est elle ! Je me souviens de tout, maintenant ! Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je suis sûre que c’est elle ! C’est Amy ! C’est mon bébé ! Elle est à moi, vous ne pouvez pas la garder ! »
Maman…
Fonçant droit devant elle comme une vraie furie, ma mère ne voit même pas que je passe sous son nez à l’instant où elle franchit les portes, et un nœud me serre la gorge en voyant Hatori la saisir aux poignets, au moment où elle essaie de frapper le Professeur Kazuma de toute sa rage et de son désespoir.
Maman, alors elle se souvient de moi ? Pas moyen d’en entendre plus car je dois m’accrocher au véhicule qui fonce à vive allure pour m’éloigner de la scène où se joue un nouveau drame de ma vie. Ma mère se souvient de moi comme mes Gardiens le craignaient… et je vais peut-être perdre mes pouvoirs à cause de cela ! Je ne veux pas de ça, alors que je commence à peine à apprendre à les maîtriser et à ouvrir des portes inter-dimensionnelles… mais en même temps, quelle joie d’exister à nouveau dans le cœur de ma mère et de voir à quel point je lui manque et quelle énergie elle déploie pour me retrouver !
Quand nous arrivons enfin au sommet de la ville et nous arrêtons devant l’ancien monastère, où s’entassent de nos jours des adolescents qui ont du mal à trouver leur place, entre ce que la société attend d’eux et ce que leur dicte leur instinct assoiffé de liberté, je pose un pied à terre, soucieuse de savoir si mon corps abrite encore les merveilleux pouvoirs de la déesse qui a créé les beautés de ce monde.
         - « Tu as bien compris ce qui vient de se passer, n’est-ce pas ? »
         - « Oui. Ma mère s’est souvenue de moi. »
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